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15/07/2017

Brève histoire du sacrement de pénitence I. Vérité et Espérance-Pâque Nouvelle, n° 99, été 2016)

 

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Brève histoire du sacrement de pénitence (I)

pénitence 1.jpgSous des dénominations diverses, le sacrement de la réconciliation existe depuis 2000 ans dans l’Eglise de Dieu et il perdurera jusqu’à la fin des temps. L’abbé Didier van Havre l’a justement écrit dans son vade-mecum de la confession  (Didier van Havre, « Prends soin de ton âme », 176 pp., éditions du Laurier, 1er trim. 2016,  ISBN : 9 782864 953784):   « comme nous sommes tous pécheurs, tant qu’il y aura des hommes sur terre, ce sacrement sera nécessaire pour se convertir et se réconcilier sacramentellement avec Dieu ». 

Dans le numéro de Pâque Nouvelle que vous avez sous les yeux et les suivants, nous publions, par chapitres successifs, l’étude que Pierre-René Mélon consacre à l’histoire d’un sacrement aujourd’hui souvent délaissé dans beaucoup de  pays d’ancienne tradition catholique : elle vient à son heure, en cette année de la miséricorde.  

L’étude de notre collaborateur montre ce qu’affirme l’abbé van Havre dans son manuel précité : au cours des âges, la célébration du sacrement de la réconciliation « a connu d’importants changements d’ordre disciplinaire et liturgique, mais sa structure fondamentale n’a jamais varié. Cette structure est essentiellement axée sur la conversion du pécheur et le recours à l’inépuisable miséricorde de Dieu. Elle est l’âme du sacrement et elle nous met en contact direct avec le Christ et son œuvre rédemptrice, avec la dignité de l’être humain et le sens de la vie humaine sur terre » : sous peine d’inefficacité, ce qui participe de l’essence même du sacrement doit subsister sous les mutations accidentelles. Notre collaborateur en rappelle d’abord les fondements théologiques  pour aborder ensuite l’histoire de ses éléments constitutifs, l’un après l’autre: la confession, la pénitence et  l’absolution, qui naturellement incluent la contrition et la satisfaction.

La présente livraison est consacrée aux fondements scripturaires de ce sacrement et elle entame l’histoire de son premier élément constitutif, la confession de la faute : une histoire qui sera poursuivie dans le numéro suivant.

Jean-Paul Schyns

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Les paroles de Jésus sont claires : son sang est versé en rémission des péchés (Mt 26, 28). On pourrait dire que l’œuvre de la Rédemption trouve son accomplissement terrestre dans le pardon des péchés par lequel nous sommes lavés, sanctifiés, justifiés (1 Co 6, 11). Et pourtant, le premier sacrement de la miséricorde n’est pas la pénitence, mais le baptême ; c’est par le baptême que nous sommes « libérés du péché et régénérés comme fils de Dieu, que nous devenons membres du Christ, sommes incorporés à l’Eglise et faits participants à sa mission ».[1] Pour les premiers chrétiens, le baptême était immédiatement suivi de l’onction d’huile (chrismation ou confirmation) et de la réception de la sainte Eucharistie. Il s’agissait d’une véritable renaissance spirituelle et quelquefois physique (les guérisons n’étaient pas rares). On peut comprendre que toute rechute dans le péché grave était vécue comme une calamité et une humiliation.

Il n’empêche que les persécutions qui ont ensanglanté les premiers siècles du christianisme ont poussé un certain nombre de baptisés à renoncer momentanément au témoignage de leur foi : en honorant d’une façon ou d’une autre le dieu-césar, ils s’affichaient publiquement comme idolâtres et apostats, et, s’ils sauvaient leur vie, leur sort était peu enviable au sein de l’Eglise ; en conséquence, certains convertis retardaient longtemps le moment de leur baptême (parfois jusqu’à la veille de mourir) par crainte de retomber dans le péché et d’être ainsi privés de la gloire du ciel.

Pour les autres péchés graves (meurtre, adultère...) il existait toutefois une planche de salut, qui était comme un « second baptême »[2] : la pénitence (longue et rude) suivie du pardon, mais on ne l’accordait qu’une seule fois ! Les pénitences pouvaient avoir des conséquences pratiques redoutables : interdiction d’user du mariage, d’exercer le négoce ou le métier des armes, cela parfois même après la réconciliation ! En outre, cette lèpre spirituelle quasi indélébile constituait une irrégularité canonique pour l’accession aux ordres sacrés. A la fin du IIe siècle, saint Irénée, décrit l’état pitoyable des femmes qui, après avoir été séduites, font pénitence toute leur vie pour les péchés commis après le baptême ! [3]

Les sept rémissions 

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Repousser le baptême dans un futur éloigné ou vivre dans l’angoisse permanente de la chute, est-ce bien le but de la Rédemption ? Non, évidemment. Le sort des Juifs dans l’ancienne Alliance aurait pu sembler plus enviable, puisque pour eux le pardon était garanti par les sacrifices d’animaux et les offrandes rituelles, donc renouvelable et illimité, tandis que pour les chrétiens...

Devant ces rigueurs extrêmes qui pouvaient décourager, Origène rappelle, au début du IIIe siècle,  deux vérités paradoxales mais salutaires : il souligne la gravité de tout péché [4] en même temps qu’il affirme que le pécheur pourrait rentrer en grâce avant d’avoir été admis à la communion (la longue privation de communion était une pénitence très répandue).

Dans un autre texte, il décrit – en puisant dans l’Ecriture – les sept manières d’obtenir le pardon des péchés ; ce faisant, il prépare indirectement l’avènement de la pénitence privée et surtout du discernement et de la direction spirituelle.

« Pour éviter que ta vertu tombe dans le désespoir, écrit Origène, écoute combien il y a de rémissions des péchés dans l’Evangile : la première est celle par laquelle nous sommes baptisés pour la rémission des péchés. La seconde rémission est dans le martyre subi. La troisième, celle qui est obtenue par l’aumône : le Seigneur a dit, en effet : « Donnez ce que vous avez et voici, tout est pur pour vous ». La quatrième se fait par là même que nous remettons leurs offenses à nos frères. La cinquième lorsque quelqu’un ramène un pécheur de son erreur. L’Ecriture dit en effet : celui qui ramène un pécheur de son erreur sauve son âme de la mort et couvre la multitude des péchés. La sixième se fait par l’abondance de la charité, selon le mot du Seigneur : Ses péchés lui sont remis parce qu’elle a beaucoup aimé. Il y en a encore une septième, dure et pénible, qui se fait par la pénitence, lorsque le pécheur inonde son lit de ses larmes et ne rougit pas d’avouer au prêtre du Seigneur son péché et de lui demander un remède ».[5]

Le sacrement de pénitence est donc cette septième manière, « dure et pénible » d’obtenir le pardon des péchés, et il ne s’est développé dans l’Eglise que progressivement, comme nous allons le voir.  

Les fondements dans les textes sacrés

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Qui pouvait donner l’absolution ? de quelle manière se confessait-on ? où aller pour se confesser ? y avait-il des périodes recommandées pour recevoir le pardon des péchés ? les règles étaient-elles les mêmes partout ? A-t-on connu des scandales, des abus, des merveilles ? Bien sûr. La matière est même si importante que nous partagerons cette brève histoire en plusieurs parties. Dans cette première partie, nous décrirons les fondements théologiques et leurs contestations (hérésies, déviations) puis nous aborderons la confession proprement dite ; par la suite, nous évoquerons les différents aspects de la pénitence et de l’absolution à travers les siècles.[6] 

D’abord, quel nom donner à ce sacrement, à ce signe visible d’une réalité invisible ? Sacrement de la conversion ? de la confession ? de la pénitence ? du pardon ? En fait, le sacrement de la réconciliation (tel qu’on le nomme aujourd’hui) recouvre, indissociablement, ces quatre aspects d’une même réalité : il réalise sacramentellement l’appel de Jésus à la conversion ; l’aveu, la confession des péchés est un élément essentiel de ce sacrement ; il consacre une démarche de repentir et de pénitence ; par l’absolution sacramentelle du prêtre, Dieu accorde au pénitent le pardon et la paix ; et enfin, il donne au pécheur l’amour de Dieu qui réconcilie : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu ! » (2 Co 5, 20).[7] 

Dieu seul peut pardonner les péchés, ou celui à qui Dieu – à travers l’Eglise – le permet en son Nom. La source et l’établissement de cette puissance, inimaginable et inconnue jusqu’alors, se trouve dans ces paroles du Sauveur s’adressant à S. Pierre[8] : Je te donnerai les clés du royaume des cieux; et tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans le ciel. Un peu plus tard, après la Transfiguration, il fait part de la même puissance à tous les autres apôtres en leur répétant les mêmes paroles[9]. Il leur confirme ce pouvoir après sa résurrection, suivant l’apôtre S. Jean[10] qui nous apprend qu’après qu’il leur eut parlé, il souffla sur eux et leur dit : Recevez le Saint-Esprit, les péchés seront remis à ceux à qui vous les aurez remis, et ils seront retenus à ceux à qui vous les aurez retenus.

Un cas d’inceste, survenu à Corinthe parmi les baptisés, va permettre à S. Paul d’élaborer la conduite à tenir envers les grands pécheurs : Il faut livrer cet individu au pouvoir de Satan, pour la perdition de son être de chair ; ainsi, son esprit pourra être sauvé au jour du Seigneur.[11]

Voilà donc ce pécheur public lié par l’Apôtre et les ministres de l’Eglise de Corinthe. Or, cet homme fut touché de repentir, il rentra en lui-même, quitta son crime et fit pénitence, sans doute jusqu’à l'excès ; l'Apôtre en fut averti et jugea qu’il était temps de délier cette âme ; et voici comment, six ans plus tard environ, il l’écrivit aux Corinthiens dans l’épître suivante : Pour celui-là, la sanction infligée par la majorité doit suffire, si bien que vous devez, au contraire, lui faire grâce et le réconforter, pour éviter qu’il ne sombre dans une tristesse excessive. Je vous exhorte donc à faire prévaloir envers lui une attitude de charité.[12]

St.Paul a ainsi tracé aux ministres de l’Eglise le modèle de la conduite qu’ils doivent tenir à l’égard des grands pécheurs. Par la suite, l’Eglise a suivi le même esprit : le pécheur ne peut jamais être abandonné au désespoir, mais il ne reçoit le pardon qu’après avoir manifesté son repentir et accepté une pénitence proportionnée à sa faute, sachant que les péchés très graves pouvaient être « retenus », c’est-à-dire que le pécheur devait se soumettre à une lourde pénitence préalablement à l’absolution. Si les pénitences se sont considérablement allégées de nos jours, il reste vrai que la miséricorde et le pardon doivent toujours être précédés du repentir, de l’aveu et de la ferme résolution de se corriger, suivant la parole de Jésus à la femme adultère : « Moi non plus je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus ».[13]

Hérésies et déviances

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Montanus

Jésus avait bien dit à Pierre : Il faut pardonner 70 x 7 fois... mais cette attitude miséricordieuse n’est décidément pas naturelle à l’homme, et des chrétiens rigoristes vont accuser de faiblesse ceux qui l’adoptent. De fait, le juste équilibre entre miséricorde et justice est bientôt contesté par Montanus[14] et ses disciples ; zélés jusqu’au fanatisme, ils insistent si fort sur la réforme des mœurs et l’austérité, qu’ils vont jusqu’à refuser l’absolution à ceux qui se sont rendus coupables de crimes graves (ils condamnent aussi comme diabolique la parure des femmes, la philosophie, les arts et les lettres). Pour les montanistes, seule une rude et persévérante pénitence permet d’obtenir la miséricorde de Dieu, mais pas l’absolution qui n’est donnée qu’une fois, au baptême. Ils interdisaient ainsi aux grands pécheurs, considérés comme impurs, d’entrer dans les églises.

Tertullien, qui fut l’un de leurs disciples, précisait que l’on peut recevoir de l’évêque le pardon des « péchés véniels », mais que Dieu seul peut donner le pardon des péchés graves. Il en dresse d’ailleurs la liste : homicide, idolâtrie, fraude, reniement, blasphème, adultère, fornication, « et tous les autres crimes par lesquels on viole le temple de Dieu »[15]. Tertullien reconnaissait donc à l’Eglise le pouvoir de remettre les péchés véniels, mais, par un singulier raisonnement, il ne le souhaitait pas car, disait-il, « ceux à qui on les aura remis en commettront d'autres... L’esprit de vérité peut donc accorder le pardon aux pécheurs, mais il ne le veut point, pour ne pas causer la perte de plusieurs »... 

Un siècle plus tard, même rigueur implacable de Novatien et de ses acolytes envers les grands pécheurs. Novatien, prêtre de Rome, était en lutte contre S. Corneille (qui lui avait été préféré comme pape[16]) : il reprochait à celui-ci d’admettre à la confession et à la communion les chrétiens qui avaient apostasié lors des persécutions de l’empereur Dèce (en 250). Les novatiens excluaient aussi du pardon de l’Eglise l’homicide, l’idolâtrie et la fornication, plus vraisemblablement tous les péchés mortels. Le pape Zéphyrin[17] quant à lui, était bien plus clément : il remettait les péchés d’adultère et de fornication à ceux qui avaient accompli leur devoir de pénitence, car, disait-il avec S. Jean, le sang de Jésus nous purifie de tout péché ».[18] Aux purificateurs forcenés qui sévissent à toute époque, on doit rappeler la béatitude : Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ! [19]

Malgré l’exemple de Rome, l’attitude prépondérante envers les grands pécheurs demeura longtemps celle d’une extrême sévérité. Il apparaît aussi qu’en ces temps reculés chaque évêque ou «conférence épiscopale» appliquait une « tarification » qui lui était propre. Par exemple, au milieu du IIIe siècle, saint Cyprien[20] rapporte dans sa 52e lettre que les évêques d’Afrique qui l’avaient précédé fermaient la porte de la pénitence aux adultères. En 300, les évêques espagnols réunis au concile d’Elvire (près de Grenade) décident d’appliquer des « tarifs » de pénitence en fonction des péchés à expier : par exemple, refus de communion, même à l’article de la mort, aux fidèles qui ont fréquenté les temples des idoles, aux délateurs et aux faux témoins, tarif spécifique aux homicides et adultères suivi d’un avortement, ou à ceux qui ont manqué la messe le dimanche; la fornication est punie de 5 ans de pénitence, etc. Mais la moindre rechute fait perdre tout espoir de recevoir la communion...

En Orient, à la suite de saint Grégoire le Thaumaturge (+ vers 270), les conciles d’Ancyre et de Néo-Césarée entrent encore dans plus de précisions et déjà est élaborée une distinction des pénitents en quatre classes. [21]

Cette distinction entre les espèces de péchés et, en conséquence, le traitement à accorder au pécheur (absolution pour les péchés légers et attente dans la pénitence pour les péchés graves) persistera longtemps dans l’Eglise ; les sévérités novatiennes, dont on débattra encore au concile de Nicée (325)[22] ne s’éteindront en occident qu’au VIIIe siècle.

Confession publique, confession secrète

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Ces deux modes de confession étaient d’usage courant : comme de nos jours, on confessait en secret les péchés personnels, mais les péchés publics, sources de scandales, étaient généralement confessés en publics. Il arrivait aussi, pendant les six ou sept premiers siècles de l’Église, que l'on confessât publiquement même les péchés privés, soit que cette confession se fît volontairement à l’initiative du coupable (lequel par cette humiliation voulait implorer la miséricorde divine), soit qu’elle se fît sur le conseil du prêtre à qui l’on avait secrètement découvert ses fautes, et qui quelquefois, pour l’édification publique ou pour d’autres raisons, engageait le pénitent à déclarer en public les péchés qu’il lui avait confessés à l’oreille. 

Ainsi donc, contrairement à une idée répandue, il n’a pas fallu attendre les moines irlandais (VIe et VIIe siècle) pour introduire sur le continent la confession particulière (appelée aussi confession secrète, confession à l’oreille ou auriculaire) ; celle-ci était pratiquée dès les origines de l’Eglise. On lit dans la Vie de Saint Ambroise, rédigée par Paulin que « Si quelqu’un lui venait confesser ses fautes, Ambroise pleurait de telle sorte qu’il obligeait le pénitent de verser des larmes; car il semblait qu’il fût tombé avec ceux qui avaient failli : or il ne parlait des crimes qu’on lui avait confessés qu’à Dieu seul, auprès duquel il intercédait pour les pécheurs ». S. Ambroise recevait donc le pénitent en particulier, puis intercédait pour lui dans ses prières.

Les principaux scandales publics étaient évidemment occasionnés par les chrétiens tombés dans l’apostasie au cours des persécutions. Tertullien, dont on connaît la rigueur, écrit pourtant sur eux ces belles paroles d’encouragement : « Le corps ne peut se réjouir du mal qui arrive à l’un de ses membres. Il faut qu’il s’afflige tout entier et qu’il travaille tout entier à le guérir... Là où il y a un ou deux fidèles, là est l’Eglise, mais l’Eglise c’est le Christ. Donc lorsque tu tends les mains vers les genoux de tes frères, c’est le Christ que tu touches, c’est le Christ que tu implores. Et quand de leur côté tes frères versent des larmes sur toi, c’est le Christ qui supplie son Père ».[23] 

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La confession publique n’était pas sans risque, et l’Eglise prenait les précautions nécessaires pour que cette confession ne portât pas préjudice à ceux qui la faisaient ; d'autant plus que les pénitents s’exposaient à la rigueur des lois civiles qui condamnaient à mort ceux qui avaient commis certains crimes soumis à la pénitence publique. La précaution dont l’Eglise usait à cet égard devint même paradoxalement plus nécessaire sous les empereurs chrétiens qui avaient décrété la peine de mort contre plusieurs crimes qui, sous les chefs païens, n'étaient pas considérés comme capitaux. Ainsi l’Eglise n’obligeait pas, par exemple, les homicides et les voleurs à s’accuser publiquement de ces péchés, non plus que les femmes qui étaient tombées dans l’adultère, ou les hommes qui auraient commis ce crime avec une femme noble ou au-dessus de leur condition sociale, pour ne pas les exposer à la rigueur des lois et aux autres inconvénients consécutifs à de pareils aveux. 

Voici un exemple de scandale public qui se conclut en confession publique. C’est Eusèbe qui le raconte[24] : Natalios se laisse soudoyer (il reçoit par mois 150 deniers) pour tenir le rôle d’évêque et répandre l’hérésie selon laquelle Jésus n’est qu’un homme. Il sème ainsi le trouble pendant plusieurs années. Mais une nuit, favorisé de visions nocturnes et fouetté par des anges, ses yeux s’ouvrent et « à l’aurore, il se leva, revêtit un sac, se couvrit de cendres et courut tout en pleurs se jeter aux pieds du pape Zéphyrin, du clergé et du peuple ».

L’andecote suivante illustre bien les risques et les limites de la confession publique.

En 391, du temps que Nectaire était patriarche de Constantinople, une femme noble vint trouver le prêtre pénitencier et lui confessa en détail tous les péchés qu’elle avait commis depuis son baptême. Comme pénitence, le prêtre lui ordonna de s’appliquer aux jeûnes et à l’oraison. Mais cette femme s’accusa ensuite publiquement d’un autre péché, à savoir d’un « mauvais commerce » qu’elle avait eu avec un diacre de l’Eglise... Enorme scandale. Le diacre fut chassé, mais le peuple demeura dans une grande émotion, non seulement parce que ce crime s’était commis, mais encore à cause de l’infamie dont il couvrait l’Eglise. Comme à cette occasion les ecclésiastiques étaient devenus la risée de tout le monde, un prêtre d’Alexandrie – qui bénéficiait sans doute d’une certaine autorité – persuada Nectaire de supprimer la fonction de prêtre pénitencier et de laisser chacun approcher des sacrements selon sa conscience, pour éviter que l’Eglise ne subisse à nouveau de pareils opprobres. Ainsi fut fait, mais la fonction de pénitencier fut rétablie par le successeur de Nectaire, S. Jean Chrysostome (+407), grand apôtre de la confession.

(A suivre)

Pierre-René Mélon 

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[1] Catéchisme de l’Eglise catholique, n° 1213.

[2] D’après Hyppolite, c’est sous le pape S. Calixte (+ 222) que ce “second baptême” pénitenciel est instauré.

[3] Contre les hérésies, 13, 5-7.

[4] « Par son péché, l’homme se sépare de Dieu, et cela qu’il ait été ou non excommunié officiellement », Homélies sur le Lévitique, XII, 6 ; XIV, 3.

[5] Origène, seconde Homélie sur le Lévitique, citée par J. Daniélou, Origène, Cerf, 2012, p. 81.

[6] Notre guide privilégié dans ce voyage à travers le temps sera la monumentale Histoire des sacrements / De sacramentis in genere, par Dom Charles-Mathias Chardon, osb, paru à Paris en 1745 et réédité en 1841 chez Drouin (dernière édition connue). Accessible sur le site de la Bibliothèque nationale de France http://gallica.bnf.fr

Pour une approche plus théologique : Rondet H, sj, Esquisse d’une histoire du sacrement de pénitence, in « Nouvelle revue théologique », Bruxelles, 1958, tome 80/6, pp. 562-584. Disponible aussi à l’adresse http://www.nrt.be

Autre référence: Paul Galtier, sj, Aux origines du sacrement de pénitence, Rome, Université grégorienne, 1951.

[7] CEC n° 1423-1424.

[8] Mt 16, 19.

[9] Mt 18, 18.

[10] Jn 20, 22-23.

[11] 1 Co 5, 4. Le coupable – qui vivait en concubinage avec sa belle-mère – est éloigné de la communauté et abandonné au pouvoir que Dieu laisse à l’Adversaire ; mais la peine vise à la conversion (note Bible de Jérusalem).

[12] 2 Co 2, 6-8.

[13] Jn 8, 11.

[14] Eunuque né en Phrygie (Asie mineure) au IIe siècle. Ses disciples croyaient qu’il était le Paraclet promis par le Christ; la mission qu’il s’était donnée était de parachever la Révélation, car le Christ n’avait pas tout révélé aux hommes en raison de leur impréparation (cf. Jn 16, 12-13).

[15] Tertullien, écrivain latin chrétien (150-222?), connu pour son extrême rigueur. Traité De la Pudicité.

[16] Saint Corneille, pape de 251 à 253.

[17] Zéphyrin, pape de 198 à 217.

[18] 1 Jn 1, 7.

[19] Mt 5, 7.

[20] Cyprien, évêque de Carthage (actuelle Tunisie), mort en 258.

[21] Les questions liées à la pénitence seront développées ultérieusement.

[22] En son chapitre 12, on peut lire ceci : Quiconque étant pénétré de la crainte de Dieu témoignera par ses larmes, sa patience et ses bonnes oeuvres, qu'il a changé effectivement de vie, sera par le mérite des prières rétabli dans la communion, après avoir accompli le temps marqué pour cette station de la pénitence.

[23] Tertullien, De Poenitentia, 10.

[24] Histoire ecclésiastique, livre 5, chap. 28.

Brève histoire du Sacrement de Pénitence II . Vérité et Espérance-Pâque Nouvelle, autom 2016

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BREVE HISTOIRE DU SACREMENT DE PENITENCE (II)

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Pour construire l’étude qu’il consacre à cette  « Une brève histoire du sacrement de pénitence »,  Pierre-René Mélon a  choisi, comme guide privilégié de son voyage dans le temps, la monumentale « Histoire des sacrements/ De sacramentis in genere », de Dom Charles-Mathias Chardon, osb, parue à Paris en 1745 et rééditée en 1841 chez Drouin (dernière édition connue) : elle est accessible sur le site de la Bibliothèque nationale de France http://gallica.bnf.fr

 Pour une approche plus théologique, notre collaborateur se réfère aussi à Henri Rondet, s.j. « Esquisse d’une histoire du sacrement de  la pénitence », in « Nouvelle revue théologique », Bruxelles, 1958, tome 80/6, pp.562-584, également disponible à l’adresse http://www.nrt.be  ainsi qu’à Paul Galtier,s.j. : « Aux origines du sacrement de pénitence », Rome, Université grégorienne, 1951.

Dans une première partie de son exposé, publiée dans le n° précédent de « Vérité et Espérance –Pâque Nouvelle (n° 99, 2e trim. 2016, pp. 8 à 12), Pierre-René Mélon s’est attaché aux sources scripturaires du sacrement, à ses fondements théologiques et à leurs premières contestations (hérésies et déviances). Puis il aborde  l’histoire du premier élément qui le constitue : l’aveu de la faute, sa « confession », dont il poursuit l’analyse  dans le présent numéro. Viendront ensuite  la démarche de repentir et de pénitence, l’absolution sacramentelle qui accorde  le pardon  au pécheur  et l’amour de Dieu qui réconcilie. 

Jean-Paul Schyns

Où et comment se confessait-on ?

Aux premiers temps de l’Eglise, la confession publique se fait dans l’église, la chapelle ou l’oratoire, à genoux ou prosterné par terre, couvert de sac et de cendre, face à l’autel, en présence de l’évêque et des prêtres, et quelquefois même du clergé et du peuple aux prières duquel le pénitent se recommandait. L’aspect extérieur de cette pratique manifeste bien que la pénitence est considérée comme une espèce de tribunal. Avant d’absoudre les pécheurs, l’évêque commence par les ranger au nombre des accusés ; avant de les délier, il commence par les lier (comme on l’a vu faire par S. Paul). Cette procédure pourrait nous déconcerter si un Augustin ne nous expliquait que les médecins aussi font des ligatures, lorsqu’ils veulent guérir un membre malade.[1]

La confession auriculaire se faisait assis, de préférence dans l’église ou dans un lieu consacré ; elle était suivie et précédée de génuflexions et de prostrations tant du pénitent que du confesseur. La position assise était nécessaire en ce temps où les confessions duraient longtemps (n’étant pas aussi fréquentes qu’aujourd'hui), tant à cause du détail des mauvaises actions qui était très précis, qu’à cause des peines que l’on imposait suivant les canons à chaque espèce de péché, comme nous le verrons par la suite. Ceux qui avaient été une fois soumis à la pénitence publique pour des crimes soit notoires, soit cachés, ce qui était ordinaire avant le septième siècle, n’y étaient plus reçus ; ce qui rendait la confession assez rare, les chrétiens étant sur leur garde pour ne pas tomber dans ce malheur.

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Précisons que les confessionnaux ne sont apparus dans les églises qu’à partir du XVIe siècle, suite au concile de Trente (1545-1563) et au grand mouvement de fond de la Contre-réforme catholique ; il s’agissait de revaloriser le sacrement de pénitence contesté par le protestantisme. Le confessional est ainsi devenu le lieu privilégié (mais pas unique) du sacrement de pénitence ; en fonction des circonstances (campagne militaire, navigation, pèlerinage, etc.) les confessions pouvaient être aussi entendues en plein air.

Alcuin, précepteur de Charlemagne, a inséré dans son Livre des divins offices un long chapitre qui peut tenir lieu de pénitentiel abrégé. Dans ce précieux document, on trouve plusieurs particularités remarquables sur la manière dont le sacrement de pénitence était vécu au VIIIe siècle. Le pénitent doit approcher du prêtre à qui il veut se confesser « avec un air modeste, faisant paraître l’humilité et la componction dans tout son extérieur ; il doit mettre bas le bâton qu’il tient à la main (cela doit s'entendre aussi d’une épée et de toute autre chose qui donne du relief) ». [On n’est jamais assez prudent.] Arrivé à portée du prêtre, le pénitent s’inclinait profondément devant lui, celui-ci disait sur lui des prières ; après quoi il le faisait asseoir près de lui et entendait sa confession. La confession étant achevée, le prêtre donnait au pénitent les avis dont il avait besoin, et l’interrogeait ensuite sur sa foi et sa connaissance du catéchisme. Ensuite, poursuit Alcuin, « le pénitent mettant les genoux en terre, étendant les mains, et regardant le prêtre avec un visage qui marquait la douleur de ses fautes, il le conjurait, comme ministre de la réconciliation des hommes avec Dieu, d’intercéder pour lui. Puis il se prosternait entièrement en terre, pleurait et gémissait autant que Dieu lui en faisait la grâce : le prêtre le laissait quelque temps en cet état le voyant touché de l’esprit de componction ; après quoi il lui ordonnait de se lever et de se tenir debout et lui prescrivait les jeûnes et les abstinences par lesquelles il devait expier ses péchés » ; cela fait, le pénitent se prosternait de nouveau aux pieds du confesseur, le priant de demander à Dieu pour lui la force et le courage nécessaires pour accomplir la pénitence qui lui était imposée. Le prêtre aussitôt récitait plusieurs prières, au nombre de sept, dont Alcuin ne rapporte que le commencement parce qu’elles étaient alors connues et d’un usage ordinaire, étant à peu près les mêmes dans tous les livres pénitentiaux reçus en Occident. Ces prières achevées, il faisait lever le pénitent, se levait lui-même de son siège et si le temps et le lieu étaient convenables, l’un et l’autre fléchissant les genoux, ou appuyés sur les coudes, récitaient plusieurs psaumes et prières.

La coutume de se confesser à genoux fut introduite vers le XIIe siècle, à l’exemple principalement des Chartreux. On pourrait y ajouter celui des moines de Cîteaux qui ne se confessaient qu’avec les épaules nues, et des verges à la main, dont le confesseur frappait parfois le pénitent – souvent à sa demande – avant de l’absoudre.

Confessions écrites

En cas de nécessité, il n’était pas rare qu’un pénitent rédige une confession écrite de ses fautes et l’adresse au confesseur.

Robert, évêque du Mans au IXe siècle, mortellement malade, confesse par écrit ses péchés aux Pères du concile de Douzi, qui était assemblé sous le pape Jean VIII et leur demande l’absolution, étant éloigné d’eux de vingt milles (environ cent km). Voici les dernières paroles de l’écrit qu’il leur envoie : J'implore avec des sanglots votre miséricorde, afin que vous me délivriez des liens de mes péchés, par le pouvoir qui vous a été donné du ciel, et que par vos prières vous m'obteniez l'expiation de mes fautes, et que je ne sois pas conduit avec les réprouvés aux enfers, mais que j'entre dans la joie céleste avec les bienheureux. Les Pères du concile lui accordèrent ce qu’il demandait, et lui envoyèrent une lettre d’absolution, epistola absolutionis, dans laquelle, après avoir parlé de la vertu et de l’efficacité de la confession des péchés, ils lui donnèrent l’absolution.

Le pape Grégoire VII (1073-1085), écrivant à l’évêque de Liège suite à quelques plaintes sur des pratiques de simonie, après l’avoir exhorté à extirper la fornication de son clergé, conclut sa lettre en ces termes : « Et parce que vous êtes à l’extrémité, touchés de la compassion paternelle, nous vous donnons l’absolution par l’autorité des apôtres S. Pierre et S. Paul, et prions le Seigneur que par leur intercession vous soyez digne d’entrer dans la compagnie des élus ».

Saint Thomas Becket en 1164, en pleine querelle avec le roi Henri II d’Angleterre, reçoit par lettre l’absolution du pape Alexandre III alors à Sens.

C’est le pape Clément VIII (1592-1605) qui mettra un terme définif aux confessions par écrit, car il craignait avec raison qu’on fasse insensiblement passer en coutume ce qui ne s’était fait que rarement autrefois, et que par là on affaiblisse le sacrement de la pénitence.

Quand devait-on se confesser ?

La période privilégiée pour se confesser était évidemment le début du carême, de préférence le dimanche et à l’église. Certains évêques ont obligé leur ouailles à se confesser trois fois pendant l'année. Ainsi Crodegrand, évêque de Metz au huitième siècle, ordonne au peuple de faire sa confession aux prêtres trois fois par an, au moins.

On se confessait aussi chaque fois que la vie était en danger : avant d’entreprendre de longs voyages ou pèlerinages ou, pour les soldats, avant les batailles, voire avant de s’engager dans l’état militaire. Ingulphe, abbé de Crowland (+1109), nous en assure en ces termes : C’était l’usage en Angleterre que celui qui devait se consacrer à une milice légitime, vint trouver la veille sur le soir, l’évêque, un abbé, un moine ou quelque prêtre ; qu’il lui fît une confession de tous ses péchés avec des sentiments de componction, et qu’ayant été absous, il passât la nuit dans l’église à prier et à s’affliger dévotement devant Dieu. Le lendemain avant d’entendre la messe, il posait son épée sur l’autel, et le prêtre après l’évangile, la lui mettait au col en le bénissant. Il communiait ensuite à la messe, et il devenait ainsi soldat MILES LEGITIMUS MANERET. Ingulphe remarque que cet usage déplaisait aux Normands qui conquirent l’Angleterre...

Autres exemples : Saint-Omer étant assiégée par les Normands (en 861), les habitants pour obtenir le secours de Dieu se purifièrent par la confession et la communion.

Guillaume de Malmesbury, moine bénédictin (+1143), loue la piété des soldats Normands, qui avant de combattre les Anglais, passèrent toute la nuit à confesser leurs péchés.

Le duc Conrad, étant sur le point de livrer bataille aux Hongrois en l’an 955, entendit la messe et reçut la communion de la main d’Odelric son confesseur, après quoi il marcha contre l’ennemi, comme le témoigne la chronique de Magdebourg. On pense aussi bien sûr à Sainte Jeanne d’Arc (+1431) qui, en campagne militaire, ne manquait jamais de se confesser et d’assister à la messe dès qu’elle le pouvait.

La confession des femmes 

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A propos de la confession des femmes, il est bon de préciser qu’elle devait se tenir dans un lieu à portée de vue de tout le monde, afin d’éloigner tout soupçon. S. Edmond de Cantorbéry (+ 1242), dans ses constitutions, ordonne qu’on entende les confessions des femmes dans un endroit public, à portée de la vue et non de l’ouïe. Le concile de Béziers (can. 46) en 1246 défend d’entendre les confessions dans un lieu caché ou hors de portée de la vue.

Guigue le Chartreux (+1136) remarque dans la vie de S. Hugues, évêque de Grenoble (1132), qu’il recevait les confessions des femmes avec autant de précaution que de bonté, non dans des coins ou dans des endroits secrets et obscurs, mais dans ceux où il pouvait être vu de tout le monde. « Il leur prêtait familièrement l’oreille, mais il détournait sa vue d’elles et la portait au côté opposé, disant qu’il ne fallait se servir que de l’ouïe en ces occasions, pour éviter les pièges du diable. »

Un concile à Cologne en 1280 va plus loin. Il défend, sous peine d’excommunication, d’entendre les confessions d’une femme qui serait seule dans l’église, ou dans un endroit obscur et ténébreux ; il exige que les prêtres, quand ils confessent, soient assis, revêtus de leur surpli ou de leur chape, ayant l’étole par-dessus ; de plus, il leur interdit de confesser avant le lever du soleil et après son coucher, sinon en cas d’urgence, mais dans un lieu éclairé et en présence de témoins.

Nécessité faisant loi, un concile de Paris, en 829, permet, en cas d’infirmité qui empêche de se déplacer jusqu’à l’église, qu’on puisse se confesser dans les maisons particulières, mais toujours en présence de témoins qui ne soient pas éloignés.

À qui se confessait-on?

Il semble évident aujourd’hui qui faille se confesser à un prêtre (qu’il soit évêque, moine ou séculier) et à personne d’autre. Il n’en fut pas toujours ainsi. Jacques de Baradée[2] et ses disciples pensaient qu’il n’est pas nécessaire de se confesser à un prêtre, il suffit de se confier à Dieu. Cette hérésie née au VIe siècle sera reprise à la fin du VIIIe siècle et réfutée par Alcuin. Sous le pontificat de Zacharie (de 741 à 752), un certain Adalbert disait à ceux qui venaient se prosterner à ses pieds pour confesser leurs péchés : « Je sais vos péchés, parce que le fond de vos coeurs m’est connu ; c'est pourquoi il n’est pas besoin que vous les confessiez : retournez donc dans vos maisons avec assurance et avec l’absolution de vos fautes passées ».

Plus tard, cette opinion fut partagée par les Albigeois, les Vaudois et les protestants. Certains prêtres anglais, au début du XIVe siècle, prétendaient que la confession générale du début de la messe suffisait pour effacer les péchés mortels.

Quoique la puissance de lier et de délier soit inséparable du sacerdoce, tous les prêtres ne sont pas en droit de l’exercer, car si c’est de Jésus-Christ que les prêtres tiennent cette puissance, c’est à l’Église qu’il revient d’en régler l’usage. Ainsi le code de droit canonique en vigueur depuis 1983 précise que la faculté d’entendre les confessions ne sera concédée qu’à des prêtres qui auront été reconnus idoines par un examen (can. 970). Par ailleurs, la faculté d’entendre les confessions est concédée par écrit (can. 973) ; elle peut être aussi retirée par l’évêque pour une juste cause (ou supposée telle)[3].

Origène, quant à lui, liait expressément le pouvoir de donner l’absolution à la sainteté personnelle du prêtre ; si le prêtre est indigne, le sacrement n’est pas valide. Voici son argument : Ceux qui revendiquent la dignité de l’épiscopat enseignent que ce qu’ils lient est lié dans les cieux, et ce qu’ils remettent est remis dans les cieux. Mais nous disons qu’ils parlent saintement à condition qu’ils fassent l’œuvre pour laquelle il a été dit à Pierre : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Les portes de l’Enfer ne prévaudront pas sur celui qui veut lier et délier. Mais s’il est lui-même lié des liens du péché, c’est en vain qu’il lie et délie.[4]

Dans la primitive Église, c’était devant l’évêque, comme nous l’avons vu, et quelquefois devant lui et toute la communauté des prêtres (qu’on appelait le sénat ou le presbytérium) que se faisait la confession. Cet usage de se confesser à plusieurs prêtres ensemble a été progressivement abandonné, car l’évêque et le sénat des prêtres étant trop accaparés par d’autres occupations, on établit un prêtre, le pénitencier, dont l’emploi spécifique était d’entendre les confessions.

C’est à Constantinople au IVe siècle que l’institution du prêtre pénitencier est attestée ; il était chargé de recevoir les aveux des pénitents et de diriger leurs exercices de pénitence pour la « satisfaction » des péchés. Pour la confession secrète, les pénitents devaient donc s’adresser obligatoirement au pénitencier local, et à nul autre prêtre. En occident, le recours à l’évêque seul pour recevoir l’aveu des péché et donner la réconciliation a persisté jusqu’au Ve siècle.

Ahyton, évêque de Bâle au temps de Charlemagne, était si pointilleux sur ce point qu’il voulait que ceux qui vont en pèlerinage à Rome, confessent leurs péchés avant leur départ : parce que, ajoute-t-il, ils doivent être liés ou déliés par leur propre évêque ou par leur propre pasteur, et non par un étranger ; mettant ainsi le pape lui-même au nombre des étrangers.

C’est des moines bénédictins que viendra le changement. En effet, en Irlande, les abbés des monastères, qui étaient de simples prêtres, avaient le pouvoir de confesser leurs moines ; saint Colomban (+615), évangélisateur des Gaules, qui confessa beaucoup, n’était pas évêque, mais prêtre, comme le rappelle Bède le Vénérable.[5] A l’époque carolingienne, sous l’influence de ces moines irlandais le prêtre est devenu le ministre ordinaire de la pénitence, et c’est lui qui absout les pécheurs, mais l’évêque reste le ministre ordinaire de la pénitence publique, qui se fait toutefois de plus en plus rare 

Querelles avec les confesseurs itinérants 

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Mais les croisades (accompagnées par des prêtres) et surtout la naissance au XIIIe siècle des ordres mendiants (donc itinérants) ont introduit des changements notables dans cette pratique. Le zèle apostolique des franciscains et surtout des dominicains les poussait à vouloir entendre les confessions des fidèles sans avoir besoin pour cela de l’agrément des pénitenciers, dont la formation théologique, pastorale (et psychologique, comme nous dirions aujourd’hui) laissait souvent fortement à désirer... Les frères Prêcheurs (dominicains) sollicitèrent pour cela une bulle du pape Grégoire IX. Elle leur fut accordée en 1227. Cette bulle est adressée à tous les évêques et aux clercs supérieurs ecclésiastiques : Nous vous prions et vous enjoignons de recevoir favorablement les frères de cet ordre pour la prédication à laquelle ils sont destinés ; et d'exhorter les peuples, dont vous avez la conduite, à les écouler, puisque par notre autorité il leur est permis d'entendre les confessions et d'imposer des pénitences.

Cet empressement des frères Prêcheurs pour la prédication et les confessions, aussi bien que la bulle du Pape qu’ils venaient d'obtenir, déplurent à beaucoup d’hommes d’Eglise importants ; il leur semblait que par ces nouveaux privilèges on troublait l’ordre établi dans l’Eglise par les saints apôtres et les docteurs des siècles passés, et que l’on détruisait l’autorité des pasteurs en donnant d’eux l’image d’hommes incapables ou incompétents. De plus, les décisions du 4e concile du Latran (1215) semblaient leur donner raison en confirmant les droits des prêtres locaux dans leurs prérogatives[6]. Les frictions n’étaient donc pas rares entre les autorités locales et les frères prêcheurs qui se prévalaient fièrement de leurs droits et privilèges accordés par le Saint-Siège.

L’historien Matthieu Paris[7] rapporte que « les frères Prêcheurs, se sentant ainsi appuyés par la cour de Rome, montraient avec ostentation ces privilèges, et demandaient qu’on en fît la lecture dans les églises ». Il raconte aussi qu’ils « demandaient avec impudence à ceux qu’ils rencontraient : Avez-vous été à confesse ? Et si on leur répondait qu’oui, ils reprenaient : A qui ? Que si on leur disait, à mon pasteur, ils traitaient le curé d’idiot, qui n’avait jamais étudié dans les écoles de théologie, ni dans celles de droit, qui n’était pas capable de résoudre une seule question, et disaient : « Venez à nous qui avons appris à distinguer la lèpre de la lèpre, à qui les choses les plus difficiles et les secrets de Dieu ont été découverts. Confessez-vous sans crainte à nous, à qui on a accordé, comme vous voyez, une si grande puissance. Il arrivait donc, poursuit l’historien Anglais, que plusieurs, surtout des nobles et des dames, se confessaient aux frères Prêcheurs, méprisant leurs propres pasteurs, et même les prélats ».

L’historien relate aussi un vif incident survenu dans une église en Angleterre.

« Il arriva que quelques-uns des frères Prêcheurs entrèrent dans l’église de S. Alban, pendant que l’archidiacre tenait un synode à l’ordinaire. Ils avaient entre les mains des copies de leurs privilèges, et l’un d’entre eux, qui paraissait quelque chose de plus que les autres, fit signe d’un air impérieux qu’on eût à écouter sa prédication. L’archidiacre lui répondit : Agissez, mon frère, avec plus de modération, attendez un peu que je vous fasse connaître ce que je pense. Nous qui sommes simples et accoutumés aux mœurs antiques, nous ne pouvons qu’être surpris de cette nouveauté ; et il n’est pas surprenant que de telles nouveautés nous étonnent. Pourquoi dites-vous sans pudeur que nous sommes indignes des emplois qui nous ont été confiés ? Vous vous imaginez être les seuls du nombre des élus, cependant personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine. Vous vous ingérez non seulement dans la prédication, mais encore dans les confessions que vous extorquez des fidèles, en sorte qu’il semble qu’il faudra vous appeler dans la suite non seulement Frères Prêcheur, mais encore Frères Confesseurs. Mes frères, je ne crois pas qu’il soit à propos de quitter le certain pour l’incertain, et que vous deviez, sans une mûre délibération et sans le conseil de votre prieur, prêcher et entendre les confessions de ceux sur lesquels l’abbé de ce monastère m’a préposé. Cela est constant par les décrets qui ont été publiés dans le concile général célébré sous Innocent III, lesquels doivent être inviolablement observés dans tous les temps. L’archidiacre ayant ainsi parlé ouvrit le Livre, et lit la Décrétale qui contient le règlement du concile de Latran, avec ces paroles qui suivent immédiatement : C'est pourquoi nous voulons que ce décret salutaire soit souvent publié dans l’église, afin que personne ne puisse s’en excuser sous prétexte d'ignorance. Que si quelqu’un pour de justes raisons veut se confesser à un prêtre étranger, alieno sacerdoti, qu’il demande auparavant la permission, et qu’il l’obtienne de son propre prêtre, a proprio sacerdote, puisqu’autrement il ne peut l’absoudre ni le lier. » 

Ces incessantes querelles de pouvoir – hélas fréquentes dans l’Eglise – ne s’apaiseront que peu à peu au fil des siècles : les « prêtres étrangers » ne seront admis à confesser qu’en accord (implicite ou explicite) avec le curé ou l’évêque local. Que de troubles inutiles pour en arriver à des dispositions de simple bon sens et de charité !

Diacres, baptisé(e)s, reliques...

Pour terminer ce long chapitre sur les ministres de la pénitence, précisons qu’en cas de nécessité, avec l’accord de l’évêque, un diacre pouvait entendre la confession et donner l’absolution. « Il faut aller au-devant des besoins de nos frères, dit S. Cyprien (épître 13); nous permettons donc que ceux qui ont reçu des libelles de recommandation des martyrs, et qui peuvent être aidés par là auprès de Dieu, s’ils viennent à être attaqués de quelques maladies ou infirmités dangereuses, puissent, sans attendre notre arrivée, confesser leurs fautes auprès de quelque prêtre que ce puisse être, et même d’un diacre, si le danger est pressant, afin que leur ayant imposé la main pour la pénitence, ils aillent ainsi en paix au Seigneur ».

Il résulte de plusieurs témoignages semblables que les diacres ont pu entendre les confessions dans l’église d’Occident jusqu’à la fin du treizième siècle en cas de nécessité. Suite à des abus, des évêques et des synodes ont pris des mesures pour interdire cette pratique.

Plus étonnant, il était permis, en cas d’urgence ou de nécessité, de se confesser à un simple baptisé.

Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, écrit que « s’il ne se trouve point d’ecclésiastique à qui l’on puisse se confesser, on doit s’adresser à un homme de bien dans quelque endroit qu’il soit ».

Ainsi un soldat, blessé à la guerre, peut se confesser à ses compagnons ; des voyageurs en péril sur la mer, se confessent les uns aux autres.

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Le sire de Joinville[8] raconte, au chapitre 45 de la vie de saint Louis, que l’armée chrétienne ayant été mise en fuite par les Sarrasins, et l’ennemi s’approchant, chacun se confessa au prêtre qu’il put trouver, et, qu’en cette occasion, Gui d’Ébelin, connétable de Chypre, s’étant confessé à lui, il lui avait donné l'absolution.

Dans la même logique théologique, il ne faut pas s’étonner qu’un chevalier en danger de mort pût se confesser à son épée si celle-ci contenait la relique d’un saint.

On rapporte aussi d’étranges coutumes pratiquées en Afrique. Les Coptes et les Ethiopiens, sous l’influence de l’hérésie jacobite[9], ne confessaient pas leurs péchés aux prêtres, mais à Dieu seul et en secret ; pour ce faire, ils déposaient de l’encens sur une braise, et s’imaginant que leurs péchés montaient devant le Seigneur avec le parfum de l’encens brûlé, ils se confessaient sur la fumée qui montait vers le ciel...

                                                                                                                      Pierre René Mélon

(à suivre...)

[1] H. Rouget, op. cit. p. 569.

[2] Evêque d’Edesse au VIe siècle (aujourd’hui Urfa, en Turquie orientale).

[3] On ne peut s’empêcher d’évoquer le cas de S. Pio, à qui il fut interdit de confesser pendant trois ans...

[4] Commentaires sur Matthieu, XII, 14, cité par J. Daniélou, op. cit., p. 83.

[5] Bède, dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais, III, 4.

[6] En voici le texte principal : Que tous les fidèles de l’un et de l’autre sexe, sitôt qu'ils auront atteint l'âge de discrétion, confessent fidèlement tous leurs péchés à leur propre pasteur, en particulier, au moins une fois chaque année, s’appliquant à accomplir, autant que leur force leur permet, la pénitence qui leur est jointe, et recevant avec respect, au moins à Pâques, le sacrement d’Eucharistie, s’ils ne s’en abstiennent pour quelque cause raisonnable par l’avis de leur pasteur, autrement que l’entrée de l’Église leur soit défendue pendant leur vie, et qu’ils soient privés de la pulture des chrétiens après leur mort  (can. 21).

[7] Historia Angliæ, ad ann. 1246.

[8] Joinville : 1224-1317.

[9] Issue de Jacques Baradée, évêque d’Edesse au VIe siècle.

Brève histoire du Sacrement de Pénitence.III. Vérité et Espérance-Pâque Nouvelle, n° 101, hiver 2016

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Les deux livraisons précédentes de Pâque nouvelle (n° 99 et 100) ont rappelé les fondements scripturaires du pardon sacramentel et décrit les différentes manières de se confesser. Nous abordons la troisième partie de ce sacrement : la pénitence proprement dite.

 Pour les Anciens, nous l’avons vu, le baptême était considéré comme une espèce de création de l’homme nouveau, qui se faisait en un instant, comme l’univers – croyait-on – avait été tiré du néant en un instant ; la pénitence, par contre, était considérée comme une guérison qui ne s’opère que peu à peu et exige beaucoup de temps.

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Or, quand il demande la conversion des pécheurs, Jésus ne fait aucune allusion aux liturgies pénitentielles juives, aux expiations, aux délais ; il se défie même des signes trop voyants (Mt 6, 1-6;16-18). Ce qui compte pour lui, c’est le retournement du cœur qui fait redevenir comme un petit enfant; c’est ensuite l’effort continu pour chercher le royaume de Dieu et sa justice.[1] Dans les évangiles, Jésus accorde le pardon de Dieu immédiatement, gratuitement, sans contrepartie, sans pénitence physique, morale ni pécuniaire : le paralytique descendu par un trou dans le toit est pardonné grâce à sa foi (Voyant leur foi, il dit : “Homme, tes péchés te sont remis”, Lc 5, 17-20), la pécheresse qui verse des larmes de repentir sur les pieds de Jésus, les essuie de ses cheveux et les couvre de parfum est pardonnée «parce qu’elle a montré beaucoup d’amour» (Lc 7, 36-50), le publicain qui se frappe la poitrine et n’ose pas lever les yeux au ciel est pardonné grâce à son humilité (Lc 18, 9-14), Zachée est pardonné non parce qu’il promet spontanément de réparer ses escroqueries (Jésus ne lui a rien demandé), mais «parce que lui aussi est un fils d’Abraham» (Lc 19, 9), la femme adultère, menacée de lapidation, est délivrée par ces simples mots de Jésus : «Je ne te condamne pas. Va et désormais ne pèche plus» (Jn 8, 11). Même le sévère Jean-Baptiste qui prodiguait un baptême de repentir pour la rémission des péchés (Lc 3, 3) ne donnait à ceux qui l’interrogeaient que des conseils pratiques et de bon sens : partager sa tunique, nourrir celui qui a faim, ne rien exiger au-delà du prescrit, ne molester personne, se contenter de sa solde (Lc 3, 10-14).

Si l’on compare la mansuétude du Christ aux rigueurs parfois ahurissantes des pénitences imposées ultérieurement aux pécheurs repentants, on est en droit de se poser des questions sur le bien-fondé théologique des souffrances physiques et morales exigées par les confesseurs en expiation des fautes.

Pénitence intérieure, pénitence extérieure

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L’idée de départ est celle de réparation. Citons en entier le n° 1459 du Catéchisme de l’Église catholique : Beaucoup de péchés causent du tort au prochain. Il faut faire le possible pour le réparer (par exemple restituer des choses volées, rétablir la réputation de celui qui a été calomnié, compenser des blessures). La simple justice exige cela. Mais en plus, le péché blesse et affaiblit le pécheur lui-même, ainsi que ses relations avec Dieu et avec le prochain. L’absolution enlève le péché, mais elle ne remédie pas à tous les désordres que le péché a causés. Relevé du péché, le pécheur doit aussi recouvrer la pleine santé spirituelle. Il doit donc faire quelque chose de plus pour réparer ses péchés : il doit «satisfaire» de manière appropriée ou «expier» ses péchés. Cette satisfaction s’appelle aussi «pénitence». 

Il existe donc deux formes de pénitence : la pénitence intérieure et la pénitence extérieure. La pénitence intérieure est la plus importante, c’est la conversion du cœur, celle qui est requise par Jésus lorsqu’il pardonne les péchés, sans elle, les œuvres de pénitence restent stériles et mensongères ; par contre, la conversion intérieure pousse à l’expression de cette attitude en des signes visibles, des gestes et des œuvres de pénitence.[2]

Ce sont ces signes et ces gestes de la pénitence extérieure dont nous allons maintenant décrire brièvement l’histoire. Selon quelles règles, suivant quels critères sont-ils appliqués ? Dans les premiers temps, les confesseurs s’inspiraient des décisions de conciles locaux et de l’avis des papes, des évêques et des maîtres spirituels réputés à qui l’on demandait souvent conseil, au cas par cas. Ainsi S. Grégoire le Thaumaturge (+270) répond aux demandes des églises de la province du Pont (côte méridionale de la Mer Noire); S. Pierre d’Alexandrie (+311) est l’auteur d’une lettre canonique dans laquelle il énumère quatorze canons pénitentiaux dans lesquels il examine les diverses sortes de péché en y joignant les peines par lesquelles on doit les expier, le tout en suivant la lumière des Écritures. S. Athanase, S. Basile, S. Grégoire de Nysse suivent la même méthode : leurs réponses aux solliciteurs sont toutes fondées sur la Sainte Écriture, sur les coutumes et les traditions de leurs églises. En occident, par exemple, on apprend dans les actes du concile des Gaules pour l’année 538 que le roi de Reims Théodebert Ier (+548), sollicite le pape Vigile (537-555) pour apprendre de lui quelle pénitence mérite celui qui a épousé la femme de son frère (c’est le péché que S. Jean-Baptiste reprocha au roi Hérode). C’est donc sur ces décisions et ces conseils (eux-mêmes fondés sur les règles de l’Écriture sainte et de la tradition apostolique) que les prêtres qui entendaient les confessions devaient se régler dans l’imposition de la pénitence, qu’elle fût publique ou secrète. Or, nous allons voir que ces bonnes dispositions seront souvent dépassées dans les faits et que des confesseurs particulièrement «zélés» tomberont malheureusement dans l’excès, l’arbitraire, voire la cruauté.

Les livres pénitentiaux

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Quand la pénitence publique fut abolie – et réservée seulement aux péchés publics – c’est-à-dire à partir du Ve siècle en orient et vers la fin du VIIe ou au début du VIIIe siècle en occident, on composa des livres pénitentiaux afin que les prêtres eussent des règles certaines de conduite à l’égard des pécheurs de toute espèce qui se présentaient à eux.

Ces livres pénitentiaux (aussi appelés pénitentiels) différaient des ouvrages antérieurs en ce qu’ils étaient essentiellement pratiques et destinés à la confession secrète ou auriculaire. Outre des conseils concrets, ils contenaient aussi des prières, des formules liturgiques, le rituel de la confession et de l’absolution, toutes les espèces de péché, avec les peines par lesquelles on devait les expier, le tout tiré des canons des conciles et des coutumes autorisées dans les principales églises. On y trouvait aussi toutes sortes d’exhortations, des avis à donner aux fidèles pour les aider à se confesser, à rentrer en eux-mêmes, à faire leur examen de conscience, etc. Ainsi, il suffisait à tout confesseur d’ouvrir son pénitentiel pour y trouver sur le champ ce qu’il avait à dire et à faire. Les plus célèbres et plus estimés pénitentiels étaient, en orient, celui de Jean le Jeûneur, patriarche de Constantinople au VIe siècle et, en occident, celui de Théodore, archevêque de Cantorbéry (moine grec, que le pape Vitalien consacra lui-même en 668 et envoya en Angleterre), et de Bède le Vénérable (+735), célèbre auteur de l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais, sans oublier, bien sûr, le Pénitentiel romain.

Par la suite, plusieurs évêques composèrent eux-mêmes leur propre pénitentiel, ainsi Halitgaire, évêque de Cambrai (+830), Raban Maur, archevêque de Mayence (+856), Isaac de Langres (+891), Burchard, évêque de Worms (+1025), qui déclare avoir rédigé son ouvrage «afin que le prêtre de Jésus-Christ règle tout, non suivant son sens, mais selon la disposition des canons, faisant attention à la différence des sexes, à l’âge, à la pauvreté, à la cause, à l’état, à la personne des pénitents, à la disposition de leur cœur, et que sans s’écarter de ces règles, il juge de toutes choses suivant ses lumières comme un sage médecin». Ce Burchard était vétilleux jusqu’à l’obsession sur les questions sexuelles : il consacre pas moins de cinquante-cinq chapitres très documentés aux détails sordides, aux questions scabreuses et aux déviations qui peuvent accompagner les actes sexuels.

Circulaient donc des livres pénitentiaires peu recommandables en raison de leur laxisme, de leur sévérité excessive ou de leur fixation sur tel ou tel péché… au point que les autorités de l’Église durent régulièrement mettre les confesseurs en garde contre les excès de toutes sortes ; ainsi un concile réuni à Paris ordonne «que chaque évêque recherche avec soin dans son diocèse ces Livres pénitentiels corrompus, et qu’après les avoir trouvés, il les jette au feu (et inventos igni tradat) afin que dans la suite les prêtres ignorants ne trompent plus les hommes». Téodulphe, évêque d’Orléans de 787 à 821, écrit : « Bien des crimes sont énumérés dans les pénitentiels, crimes qu’il ne convient pas de faire connaître aux hommes. Aussi le prêtre ne doit pas l’interroger sur tout, de peur que le pénitent en s’éloignant ne tombe, sur l’instigation du diable, dans un vice dont il ignorait auparavant l’existence. »

L’action de la pénitence

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Si l’Esprit-Saint qui dirige l’Église est toujours le même, les hommes sont inconstants, et la discipline varie selon les temps, les lieux et les occasions. Aussi diviserons-nous cette section en quatre parties.

  1. Des temps apostoliques à la paix constantinienne (IVe s.)

La manière de faire pénitence pendant les deux premiers siècles de l’Église ne nous est pas bien connue. Les plus anciens auteurs nous apprennent que les premiers chrétiens distinguaient les péchés selon trois classes : les péchés légers, les péchés graves et les péchés très graves (gravissima). À ces trois sortes de péchés correspondent trois remèdes : la privation de l’eucharistie pour les péchés légers ; pour les péchés graves, la privation de toute participation à la messe et aux prières communes, l’interdiction d’entrer dans les églises, des jeûnes et des macérations ; pour les péchés très graves, ainsi qualifiés en raison du refus de repentance et de la persévérance dans le mal, le pécheur était tout simplement chassé de l’Église, c’est-à-dire excommunié et «regardé comme un  juif et un païen» ; s’il manifestait quelque souhait de réintégrer l’Église, on lui permettait de venir aux assemblées pour y entendre la parole, «comme on le permettait aux païens et aux infidèles», puis s’il persévérait dans le repentir, il était admis peu à peu à participer aux prières, mais on le congédiait – en même temps que les cathéchumènes – avant l’oblation du sacrifice. Ces dispositions persisteront longtemps, comme nous le verrons.

Les païens et les juifs pouvaient venir à l’église, mais seulement pour entendre la Parole ; ils se tenaient debout, derrière les fidèles, dans le vestibule de l’église ; Tertullien les appelle les audientes, les auditeurs.

Les péchés graves et véniels étaient expiés par la pratique des œuvres opposées à celles par lesquelles ils avaient violé la loi de Dieu. On prescrivait ainsi aux avares de faire des aumônes, aux orgueilleux des humiliations, aux voleurs de restituer les biens, etc. On leur imposait aussi des jeûnes propres à réprimer les passions et des œuvres de miséricorde : visiter les malades, assister les prisonniers, accomplir des exercices de piété, etc. Pour les péchés véniels, dits journaliers, la pénitence était plus légère : réciter des Notre Père, aiguiser la patience, entretenir la componction du cœur…

Quelques exemples de pénitence aux premiers siècles

Que l’évêque, le prêtre ou le diacre ne chasse pas sa femme hors de chez lui sous prétexte de piété; que s’il le fait il soit séparé, que s’il persiste il soit déposé (réduit à l’état laïque).

Un évêque, un prêtre ou un diacre qui a été convaincu de fornication, de parjure ou de vol sera déposé mais pas ségrégé.[3]

Si quelqu’un véritablement clerc ou laïc mange avec les juifs, il doit s’abstenir de la communion.[4] 

Les filles qui n’ont pas gardé leur virginité, si elles épousent et tiennent pour mari ceux avec qui elles ont eu commerce, seront reçues à la réconciliation après un an, sans pénitence.[5]

Outre les marques d’humilité et de tristesse que l’on exigeait des pénitents, il était coutume en plusieurs endroits de tondre les cheveux des pénitents. Le 3ème concile de Tolède (589) décrète ceci : Quiconque, soit en santé, soit en maladie demande la pénitence à l’évêque, il faut avant toute chose que l’évêque ou le prêtre le tonde et lui fasse changer d’habit dans la cendre et le cilice et qu’ensuite il lui donne la pénitence. Cette pratique était déjà en usage du temps de S. Ambroise au IVème siècle, car il commande à «une vierge qui s’est laissé corrompre» : Il faut vous revêtir d’un habit de deuil et punir sévèrement votre esprit et vos membres. Que l’on coupe ces cheveux qui, par la vaine gloire, ont donné occasion au péché, que votre corps soit soumis aux macérations, qu’on en néglige le soin et qu’il fasse horreur, étant couvert de sac et de poussière.

Cet usage de tondre les cheveux n’était pas universel, car en certains endroits, il fallait au contraire se laisser pousser la barbe et les cheveux en signe de pénitence, mais en négligeant d’en prendre soin…  

Les libelles des martyrs

Au temps des persécutions, naquit une coutume touchante qui voulait que les péchés graves ou répétés (et les pénitences dues) pussent être remis par l’intermédiaire de lettres de recommandation, appelées libelles des martyrs. Ces lettres écrites en prison par les futurs martyrs au bénéfice de ceux de leurs frères qui avaient apostasié ou fui, S. Cyprien les appelle le «désir des martyrs». On considérait que les souffrances endurées par les martyrs rendaient ceux-ci prêtres ipso facto et donc aptes à donner le pardon par le fait même de verser leur sang comme le Rédempteur. Ces futurs martyrs étaient visités en prison par des diacres qui leur fournissaient la nourriture, la consolation et les nombreuses requêtes spirituelles des pécheurs. Pour les fidèles qui avaient renié leur foi par peur ou par lâcheté, la tentation était forte de recevoir ce type d’absolution qui leur permettait d’échapper aux nombreuses pénitences liées à l’apostasie. Dans sa 11ème lettre adressée aux (futurs) Martyrs, S. Cyprien leur recommande d’examiner attentivement les requêtes et de discerner la nature des crimes avant d’accorder la grâce demandée. Ailleurs, il se plaint amèrement d’un certain Lucien qui, avant d’être martyrisé, avait rédigé «une lettre au nom de tous les confesseurs, par laquelle il rompt presque entièrement le lien de la foi, affaiblit la crainte de Dieu, le commandement du Seigneur, la sainteté et la vigueur évangélique, ayant écrit au nom de tous, pour donner la paix à tous» (cette paix valait absolution des péchés…). Cette absolution générale et collective court-circuitait pour ainsi dire le clergé; ce qui fit réagir vivement le grand évêque africain : il demanda que désormais on désigne par leur nom, dans les libelles, ceux dont les martyrs connaissaient et savaient la pénitence.

À la faveur de ces libelles, un très grand nombre de ceux qui étaient tombés dans l’apostasie durant  la persécution de Dèce (en 250) furent reçus à la communion «sans subir les lois de la pénitence» ; parmi les bénéficiaires des libelles figuraient cinq prêtres qui, après la persécution, accueillirent généreusement les pénitents sans maintenir la vigueur de la discipline, ce qui courrouça l’évêque Cyprien, qui fulmine : Si quelqu’un s’imagine pouvoir donner à tous la rémission de leurs péchés avec une précipitation téméraire, ou qu’il ose enfreindre les commandements du Seigneur, non seulement il ne sera d’aucun secours aux tombés mais il leur nuira beaucoup.[6]

Il faut aussi préciser que, durant ces siècles tourmentés (contrairement aux pratiques ultérieures), la réconciliation n’était séparée d’aucun espace de temps de la participation à l’eucharistie, car la persécution menaçait toujours : «Comment les rendons-nous propres à boire le calice du martyre, si auparavant nous ne les admettons pas, par le droit de la communion, à boire dans l’Église la coupe du Seigneur?» (S. Cyprien, épître 54).

  1. Du IVe au VIIe siècle

La paix constantinienne permet d’organiser la pénitence publique en quatre classes, degrés ou stations. S. Basile (+ 379) est le premier qui fait mention distinctement de ces quatre degrés de la pénitence (canon 56) : Celui qui a fait un homicide volontaire et veut en faire pénitence, sera pendant vingt ans séparé de la communion, et ces vingt ans seront distribués de cette sorte : il doit pleurer quatre ans hors des portes de l’Oratoire, suppliant ceux qui y entrent de prier pour lui, s’accusant en même temps de son péché. Après ces quatre ans, il sera reçu dans les auditeurs, et sortira pendant cinq ans avec eux. Il passera sept ans avec ceux qui sont prosternés, et sortira après la prière. Durant quatre ans, il sera debout avec les fidèles, mais il n’aura point part à l’oblation. Ce terme étant expiré, il participera aux sacrements.

Cette distinction en quatre classes est surtout d’application en orient.

Les pleurants

Comment les choses se passent-elles concrètement? Les pleurants se tiennent dehors, à l’entrée de l’église, «comme des mendiants qui montrent les plaies dont ils sont couverts» afin d’engager par leurs prières ceux qui entrent d’intercéder pour eux. S. Ambroise leur recommande même de se jeter aux genoux de ceux qui vont à l’assemblée, qu’ils baisent leurs pas, afin de les avoir comme protecteurs auprès de Dieu.[7]

Les malheureux pleurants doivent en outre s’habiller «dans un appareil lugubre, couverts de cendre et de cilice, ayant des habits sales, les cheveux coupés ou négligés» suivant les différentes coutumes des pays. La durée de cette pénitence dépend de la gravité des péchés et peut varier selon les diocèses et les confesseurs. Par exemple saint Basile impose aux adultères quinze ans de pénitence, dont quatre ans comme pleurants ; saint Grégoire de Nysse est plus rigide : il condamne l’homicide à vingt-sept ans de pénitence dont neuf parmi les pleurants !

Les auditeurs 

La place des auditeurs est derrière la porte d’entrée, dans le narthex, où ils doivent se tenir debout, derrière les catéchumènes, afin de pouvoir écouter les Écritures, les instructions, le chant des psaumes. Mais les auditeurs doivent être «chassés» avant les prières qui clôturent la liturgie de la parole. Ils ne peuvent recevoir ni l’imposition des mains ni être l’objet d’aucune prière personnelle. Remarquons que les juifs et les païens pouvaient, eux aussi, assister à cette partie de la messe, c’est-à-dire écouter les Écritures, les instructions et les chants sacrés. Après quoi, ils devaient quitter les lieux.

Les personnes à qui la communion était interdite devaient aussi se retirer à ce moment. D’ailleurs, le diacre les prévenaient à haute voix  : «Si quelqu’un ne communie pas, qu’il quitte la place!»

Énergumènes et prosternants

Les deux premières stations étaient comme des préparations à la troisième qui est à proprement parler la pénitence expiatoire et satisfactoire. Dans la première, les pleurants, on séparait les pénitents du reste des fidèles, comme des gens infectés et capables de porter la contagion dans l’Église; dans la deuxième, les auditeurs, on les réintroduisait dans l’oratoire pour apprendre ou réapprendre les éléments de la foi qu’ils avaient ignorés. Pour passer dans la classe des prosternés ou prosternants, l’auditeur devait le demander avec «contrition de cœur, larmes et grande humilité» selon S. Basile (can. 75), sans que cette demande prenne l’aspect d’une cérémonie particulière. L’évêque pouvait prolonger le temps des stations ou le diminuer, en fonction des dispositions personnelles de chaque pénitent.

La station du prosternement était la plus longue et la plus laborieuse. Les prosternants pouvaient assister aux prières qui suivent les lectures; on pouvait leur imposer les mains et prier sur eux, puis ils quittaient l’église avec les catéchumènes, avant la liturgie eucharistique. On les appelait prosternés parce que l’évêque leur imposait les mains tandis qu’ils étaient à genoux ou prosternés. 

C’est aussi à ce moment de la liturgie que l’on chassait les énergumènes, c’est-à-dire tous ceux sur qui le démon exerçait visiblement sa puissance, soit continuellement, soit par intervalle. Dans ses Constitutions[8], saint Clément décrit avec précision ce moment de la liturgie. Après les saintes lectures et l’exhortation de l’évêque, un diacre demandait à haute voix, d’un lieu élevé, que les auditeurs et les infidèles se retirassent. Ceux-ci étant sortis, et l’oraison faite sur les catéchumènes, on en venait aux énergumènes : on priait sur eux pour introduire aux prières de l’exorcisme. Le diacre (ce sont les paroles de cette liturgie) disait : «Priez avec attention, vous qui êtes en pénitence. Faisons des prières pour ceux qui sont en pénitence, afin que le Dieu de miséricorde leur montre la voie qu’ils doivent suivre dans cet état, qu’il agrée leur repentir et leur confession, qu’il brise Satan sous leurs pieds, qu’il les délivre des embûches du diable et de ses attaques, qu’il ne permette pas qu’ils pèchent ni par leurs discours, ni par pensées, ni par actions, etc... Prions encore Dieu pour eux avec plus de ferveur afin que s’éloignant de toute mauvaise action, ils s’appliquent à toute bonne œuvre. Disons encore pour eux : Kyrie eleyson, sauvez-les, Seigneur, etc. Vous qui êtes ressuscités à Dieu par Jésus-Christ, baissez la tête et recevez la bénédiction. Que l’évêque fasse donc l’oraison en cette sorte». Suit l’oraison dont le titre porte Imposition de la main, et prière pour ceux qui sont en pénitence.

Une fois les énergumènes sortis, on fermait les portes et l’on récitait dans la plupart des églises le credo, qui était comme le signal ou le mot de passe qui réunissait entre eux les fidèles et dont on ne donnait pas connaissance aux autres.

Les consistants  

La classe de la pénitence appellée consistance était ainsi nommée non parce que ceux qui y étaient soumis devaient se tenir debout dans l’église, comme le terme consistentia semble le signifier (stare = être debout), mais parce qu’ils avaient l’avantage d’être unis avec le reste des fidèles pendant la célébration de la messe. En effet, les consistants pouvaient assister à la messe entière, faire corps avec l’assemblée, qui, pour ainsi dire, devient consistante, ayant intégré tous ses éléments. Notons que si les consistants avaient le droit d’assister à toute la messe, il leur était interdit d’offrir leurs dons à l’autel et leurs noms n’y étaient pas cités, comme ceux des autres fidèles. Les consistants étaient-ils mêlés sans distinction aux autres fidèles ? Il semble que non. En effet, saint Basile (can. 4), parlant de ceux qui ont contracté un troisième mariage, déclare : «Il ne faut pas leur interdire tout à fait l’entrée de l’église, mais les admettre parmi les auditeurs, deux ou trois ans. Après cela, on leur accordera la consistance, et lorsqu’ils auront donné des marques de pénitence, on les rétablira dans le lieu de la communion».

On notera la méticuleuse organisation des cérémonies et le grand ordre qui régnait apparemment dans les assemblées. Les hommes étaient séparés des femmes, ils n’entraient d’ailleurs pas par la même porte si les lieux s’y prêtaient – les hommes occupaient la partie méridionale de l’église (à droite) et les femmes la partie septentrionale (à gauche); les pénitents étaient séparés des autres fidèles ; en outre, les moines, les vierges consacrées et les veuves se tenaient aux premières places, tandis que des diacres et les diaconesses circulaient dans l’église pour veiller à ce que tout se passe dans l’ordre et la bienséance. Rappelons que tout ceci se passe avant le VIIIème siècle, mais bien des éléments de cette organisation subsisteront, notamment la séparation des hommes et des femmes jusqu’au début des années 1960. 

Il faut noter aussi que tous ceux qui étaient soumis à une pénitence publique ne passaient pas par les quatre stations que nous venons de décrire, seuls les crimes énormes ou scandaleux y conduisaient. Nous l’avons vu, les évêques avaient le pouvoir d’abréger ou d’alléger les pénitences. Il arrivait aussi que des fidèles se joignissent aux pénitents publics pour expier des péchés secrets, soit sur l’avis de leur confesseur, soit de leur propre mouvement, soit en raison d’un zèle ou d’une dévotion particulière.

La pénitence des clercs

Le premier concile de Tolède (400) contient des disposition disciplinaires qui nous semblent aujourd’hui choquantes, notamment celles qui concernent les prêtres mariés… trompés par leur épouse. Le canon 7 de ce concile énonce ceci : Nous avons ordonné que si les femmes de quelques-uns des clercs ont péché (de peur qu'elles n'aient licence de continuer leurs désordres), leurs maris se mettent en devoir de les garder et de les lier dans leurs maisons, les assujetissant à des jeûnes salutaires qui ne soient pas capables néanmoins de leur causer la mort, en sorte que les pauvres clercs se prêtent pour cela les uns aux autres un secours réciproque, s'ils manquent de gens de service en cette occasion.

En l’année 742, se tint un synode composé des évêques de France, auquel présida S. Boniface, archevêque de Mayence. Parmi les décrets de ce concile : Nous avons ordonné qu’après ce synode, qui a été tenu le onzième des calendes de mai, quiconque des serviteurs ou des servantes de Dieu tomberait dans le crime de fornication, ferait pénitence au pain et à l’eau dans la prison ; que si quelqu’un a été ordonné prêtre, il y demeure deux ans après avoir été fustigé; que si un clerc ou un moine est tombé dans le même crime, après avoir été frappé de verges trois fois, il soit mis en prison, et qu'il y demeure l’espace d'un an ; que l’on impose la même peine aux religieuses voilées, et qu’on leur rase tous les cheveux de la tête.

Certaines maisons religieuses abritaient une prison ou du moins une cellule spéciale où étaient jetés les malheureux moines coupables de désordres. Le P. Mabillon dans un petit traité posthume sur les prisons des ordres religieux[9] écrit ceci : la dureté de quelques abbés alla jusqu'à un tel excès (on aurait peine à le croire), qu'ils mutilaient les membres et crevaient quelquefois les yeux à ceux de leurs religieux qui étaient tombés dans des fautes considérables. C'est ce qui obligea les religieux de Fulda d'avoir recours à Charlemagne pour réprimer à l'avenir de tels excès. Tous les abbés de l'ordre, étant assemblés en 817 à Aix-la-Chapelle, ordonnèrent que dans chaque monastère il y aurait un logis séparé pour les coupables, c'est-à-dire, une chambre à feu et une antichambre pour le travail. Ils défendirent aussi d'exposer aux yeux des autres religieux ces pauvres misérables tout nus pour être fustigés, comme il s'était pratiqué auparavant.

Il fallait mentionner ces scandaleux excès pour être fidèle à l’histoire. Combien, en comparaison, la règle de Saint Benoît apparaît pleine de mansuétude. Au chapitre 44 de sa Règle, il recommande pour les moines une discipline qui, pour être sévère, n’en reste pas moins humaine et supportable (on y reconnaîtra certaines stations de la pénitence appliquées aux laïcs) :

  1. Celui qui, pour faute grave, aura été excommunié de l'oratoire et de la table commune, demeurera prosterné, devant la porte de l'oratoire, pendant qu'on y célèbrera l'Œuvre de Dieu, et ne dira mot ;
  2. mais il se tiendra le visage contre terre et le corps étendu, aux pieds de tous ceux qui sortent de l'oratoire.
  3. Il continuera cette pratique jusqu'à ce que l'abbé juge la satisfaction suffisante.
  4. Et lorsque l'abbé le lui aura commandé, il viendra se jeter à ses pieds et à ceux de tous les frères, afin qu'ils prient pour lui.
  5. Alors, si l'abbé l'ordonne, il sera reçu au chœur et occupera le rang que l'abbé aura déterminé.
  6. Il ne lui sera cependant pas permis, sans un nouvel ordre de l'abbé, ni d'entonner un psaume, ni de lire une leçon ou quoi que ce soit.
  7. De plus, à toutes les Heures, au moment où s'achève l'Œuvre de Dieu, il se prosternera à terre, à la place qu'il occupe,
  8. et fera ainsi satisfaction jusqu'à ce que l'abbé lui ordonne de cesser.
  9. Ceux qui, pour des fautes légères, sont excommuniés seulement de la table, satisferont dans l'oratoire ; ils le feront jusqu'à ce que l'abbé les en dispense,
  10. en leur donnant sa bénédiction, et en disant : "Cela suffit."

Le prochain numéro de Pâque nouvelle décrira les pénitences appliquées par les confesseurs entre le VIIIème et le XXème siècle. Enfin, la cinquième et dernière partie de ce survol historique du sacrement de la réconciliation s’achèvera sur une description de l’absolution, des origines à nos jours.

                                                                                                                   (À suivre)

                                                                                                          Pierre René Mélon

[1] Vocabulaire de théologie biblique, Cerf, 1962, p. 794.

[2] CEC, n° 1430.

[3] Concile d’Elvire (306), canon 18.

[4] idem, canon 50. Cette disposition étonnante est à l’opposé de l’attitude de Jésus à qui l’on reprochait de "manger avec les publicains et les pécheurs" (Mc 2, 16).

[5] idem, canon 14.

[6] S. Cyprien, De Lapsis.

[7] Saint Ambroise, Livre de la Pénitence, chapitre 10.

[8] Livre 8, chap. 5 et suivants.

[9] Tome 3, p. 321 (pas d'autre référence).