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19/07/2016

Âme du Christ: un commentaire sur la célèbre prière de saint Ignace de Loyola

Réflexion faite

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Âme du Christ 

La célèbre prière de saint Ignace de Loyola n’est en réalité pas de lui. Ses origines remontent au XIVe siècle au moins. Elle s’inscrit dans la ligne de la « devotio moderna »  mais son auteur reste inconnu. C’est le fondateur de la Compagnie de Jésus qui la rendit vraiment populaire, jusqu’à nos jours. Elle figure en tête du Testament spirituel du pape Pie XII (dont le confesseur était un jésuite allemand, le futur cardinal Augustin Bea). A ce propos, nous publions ici une réflexion destinée à paraître dans notre Revue destiné à "Vérité et Espérance-Pâque Nouvelle"  :

« L’Anima Christi est une belle prière, éminemment eucharistique, qui convient particulièrement pour l’action de grâce après la communion, ou encore, à un bon moment d’adoration du Saint-Sacrement.  

De quand date-t-elle ?

Elle n’est pas récente mais on peut la prier avec un cœur toujours nouveau. Elle s’inscrit dans une tradition séculaire et vénérable. Ses origines remontent au XIVe siècle au moins, car le British Museum en garde un manuscrit, datant probablement de 1370, fût-ce sous une forme légèrement différente de celle qui est devenue classique. On l’a retrouvée aussi dans l’Alcazar de Séville (palais des rois), à l’époque de Pierre le Cruel (milieu du XIVe s.).

Qui est l’auteur ?

Là, on se perd en conjectures. Elle fut attribuée à Bernardin de Feltre, un franciscain (mais celui-ci est de la 2e moitié du XVe s). On l’a mise sous la plume de saint Thomas d’Aquin (1225-1274), et aussi du pape Jean XXII (pape en 1315). Celui-ci accorda à la prière une indulgence de 3000 jours et contribua à sa popularité. Mais en définitive, l’auteur reste inconnu jusqu’à nos jours. 

Saint Ignace de Loyola.

Beaucoup d’éditions des Exercices spirituels de saint Ignace font figurer l’Anima Christi au tout début des exercices, même dès avant le texte des Exercices, comme une sorte de portail d’entrée. On ne peut imaginer une plus belle recommandation. Sans conteste, saint Ignace a contribué à un accroissement de la popularité de cette prière. Dès la première semaine des exercices, pour le triple « colloque » (oraison) conclusif de la méditation, saint Ignace la met au même pied que l’Ave Maria et le Pater noster. C’est dire tout le fruit spirituel que le saint escomptait voir retirer de sa pratique par le retraitant. Mais à l’époque elle était déjà bien entrée dans la dévotion, elle était supposée connue, ce qui dispensait les premiers éditeurs des Exercices de la mentionner dans son entier.

Actuellement.

La prière a été traduite dans la plupart des langues. Le cardinal Newman l’a traduite en anglais.

Pie XII avait coutume de prier l’Anima Christi. La dernière fois, semble-t-il, lorsqu’il reçut les derniers sacrements, peu avant sa mort.

On aurait pu croire cette vieille prière passée de mode, désuète, mais à l’heure actuelle, il en existe plusieurs versions chantées. On peut l’écouter sur YouTube. C’est en dire toute la jeunesse.

 

Pour mémoire, en voici le texte :

 

Anima Christi, sanctifica me.

          Âme du Christ, sanctifie-moi.

Corpus Christi, salva me.

          Corps du Christ, sauve-moi

Sanguis Christi, inebria me.

          Sang du Christ, enivre-moi.

Aqua lateris Christi, lava me.

          Eau du côté du Christ, lave-moi.

Passio Christi, conforta me.

          Passion du Christ, fortifie-moi.

O bone Jesu, exaudi me.

          Ô bon Jésus, exauce-moi.

Intra tua vulnera absconde me.

          Dans tes blessures, cache-moi.

Ne permittas me separari a te

          Ne permets pas que je sois séparé de toi.

Ab hoste maligno defende me.

          De l’ennemi malin, défends-moi.

In hora mortis meae voca me,

          A l’heure de ma mort, appelle-moi,

Et iube me venire ad te,

          Et ordonne-moi de venir à toi,

Ut cum sanctis tuis laudem te,

          Pour qu’avec tes saints je te loue,

In saecula saeculorum. Amen.

          Dans les siècles des siècles. Amen.

 

Arrêtons-nous…

Et lisons la prière avec l’attention de notre esprit et surtout de notre cœur profond. Nous remarquerons que les invocations successives s’évoquent de façon naturelle : âme et corps, corps et sang, sang et eau, puis on résume en passion suivi d’un cri du cœur. Ensuite une série de demandes essentielles pour aboutir à la louange éternelle du Seigneur, clôturée par un ferme amen. Chaque invocation constitue un des aspects du Christ total, que nous pouvons distinguer, pour d’autant mieux les unir dans une belle contemplation du grand mystère de notre foi. Vous sentirez que le mouvement de la prière est proprement « anagogique », qui nous emmène vers le haut, vers le Ciel. 

Pour peu que nous ayons mémorisé la prière, chacune des invocations peut être utilisée comme oraison jaculatoire, pratiquée au cours de la journée, pour garder le contact avec le Christ en nous, au milieu de nos activités les plus diverses et pour nous remettre notre dernière communion en mémoire, après beaucoup de distractions, et préparer notre prochaine communion par une communion spirituelle.  

On s’étonnera de l’absence du terme que nous aimons employer quand nous prions le Christ : son Coeur. Mais à l’époque de la composition de cette prière, la théologie et la mystique n’avaient pas encore déployé la richesse de cette notion, qui nous est à présent bien familière, après les révélations faites à sainte Marguerite-Marie Alacoque, au XVIIe siècle : Cœur Sacré de Jésus, aie pitié de nous… Mais rien ne nous empêche d’ajouter cette invocation, ainsi que, par ailleurs, d’autres qui nous inspirent (p.ex. Lumière du monde, éclaire-moi. Berger de mon âme, conduis-moi…).   

A part les deux dernières lignes, ce sont onze impératifs que nous lançons vers le Seigneur, comme autant de soupirs ou de supplications de notre cœur profond, et non comme des ordres que nous Lui donnerions. Pour qui nous prendrions-nous… Notre Créateur et Seigneur, Lui, riche en miséricorde (Ep 2,4), pourrait-Il résister quand ses élus crient vers Lui jour et nuit (cfr. Lc 18,7)? Nous n’avons pas à L’informer sur nos désirs ou nos besoins, Lui qui « me scrute et qui sait », car : «Avant qu’un mot ne parvienne à mes lèvres, déjà, Seigneur, Tu le sais » (Ps 138,1.4). « Seigneur, Tu sais tout, Tu sais bien que je T’aime » (Jn 21,17).

Et je puis, Seigneur, mettre à l’indicatif présent les impératifs que je formule : Oui, Tu me sanctifies, Tu me sauves, Tu m’enivres,… Tellement je suis confiant que Tu m’exauces, et sûr de ton Amour.

     Âme du Christ, sanctifie-moi

Seigneur, dans chaque communion je reçois en moi, mystérieusement, toute ta Personne, toute ta présence, tout ton Esprit, qui vient renforcer ma prise de conscience que Tu demeures toujours présent dans le fond de mon cœur, car mon corps est devenu le temple de l’Esprit Saint (cfr. 1 Co 6,19). Que je sois donc toujours plus présent à ta Présence, dans mon temple intérieur. Oui, Tu viens en moi en personne, Tu paies de ta personne. Te voilà chez moi, Seigneur, et me voici chez Toi. « Il est grand, le mystère de la foi ». Transforme mon âme en la tienne, afin que tout mon cœur soit vraiment « animé » par ton âme. Je veux m’unir à Toi, Seigneur, pour n’être avec Toi qu’un seul esprit (cfr. 1 Co 6,17). Donne-moi tes yeux, tes oreilles, tes mains, tes gestes, et tout en moi deviendra sain et saint : Tu me guéris et me sanctifies. Ainsi, croyant en Toi, je ferai, moi aussi, les œuvres que Tu fais, et même de plus grandes (cfr. Jn 14,12), avec ta grâce.

     Corps du Christ, sauve-moi

La sainte hostie est devenue, par le ministère du prêtre, ton Corps. Dans ma foi je le sais. Je goûte un morceau de pain et je sais que c’est Toi, mais Toi tout entier. Ta sainte humanité, apparue dans notre chair, est devenue la tête de ton Corps agrandi (cfr. Col 1,18), qui comporte désormais toute ton Eglise, et ainsi je suis devenu, par le baptême, un membre de ton Corps. Ainsi nous, à plusieurs, nous ne formons qu’un seul Corps dans le Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres (cfr. Rm 12,5). Assume-moi de plus en plus dans ta sainte Eglise, et sauve-moi déjà au sein de ton Eglise militante, ici sur terre, en attendant de passer par ton Eglise souffrante vers ton Eglise glorieuse. Quand je communie à ton Corps, à travers celui-ci, je communie donc aussi à ton Corps glorieux, à l’Eglise glorieuse tout entière, à la Vierge Marie ainsi qu’à tous les saints qui forment dans ton Corps la communion des saints. Vraiment, par la communion, le Ciel s’ouvre à moi, car « l’eucharistie unit le ciel et la terre, elle embrasse et pénètre toute la création » (Laudato si, 236).    

     Sang du Christ, enivre-moi

Tu me donnes ton Sang, « versé pour nous et pour la multitude en rémission des péchés», et c’est ta Vie qui coule en moi et qui témoigne de ton ardeur et de ton élan pour sauver tous les hommes, et pour me sauver de ma tiédeur, de mon conformisme, de mon indifférence, de mon péché. Que ta Vie devienne en moi comme un vin capiteux, et me fasse participer à ta ferveur, par l’Esprit Saint. Tu as proclamé « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à Moi et qu’il boive, celui qui croit en Moi ! » Donne-moi à boire ce vin nouveau qui coule de ton Cœur jusqu’à l’ivresse, car elle est bonne, cette ivresse-là :

« Bonne ivresse ! qui verse la joie sans apporter la confusion.

Bonne ivresse ! qui affermit la marche d’une esprit sobre.

Bonne ivresse ! qui répand le don de la vie éternelle.

Bois donc à cette coupe dont le prophète parle en ces termes : Ta coupe enivrante, qu’elle est glorieuse ! » (Saint Ambroise)

     Eau du côté du Christ, lave-moi

Vidi aquam egredientem… J’ai vu l’eau vive jaillissant du temple (cfr. Ez 47), du Cœur du Christ … Baigne-moi, Seigneur, dans cette eau, de façon toujours nouvelle, car le seul sacrement du baptême, reçu une fois, ne me suffit pas, car constamment de nouvelles souillures viennent me salir. Si Tu veux, Tu peux me purifier (Mt 8,2). Lave-moi, et je serai blanc plus que la neige (Ps 50,9), car c’est pour cela que Tu es venu. Que la fontaine ouverte pour la maison de David lave péché et souillure en moi (cfr. Za 13,1). Accomplis donc ton œuvre en moi, Toi qui as accompli la prophétie « de son sein couleront des fleuves d’eau vive » (Jn 7,38). Poussé par ta seule miséricorde, Tu nous sauves par le bain de la régénération et de la rénovation en l’Esprit Saint (cfr. Tt 3,5). Dans l’allégresse je veux puiser les eaux aux sources du salut (cfr. Is 12,3). Et quand Tu me conduis, Tu me rassasieras dans les lieux arides et je serai, moi aussi, comme une source jaillissante, dont les eaux ne tarissent pas (cfr. Is 58,11).

     Passion du Christ, fortifie-moi   

Que la contemplation de ta Passion, Seigneur, loin de me décourager dans un dolorisme stérile, me donne la force d’affronter avec Toi les épreuves de cette vie, qu’elles soient engendrées par les autres, par ma nature, ou par les tentations de toutes sortes qui infestent notre monde. Ce que je vis, Seigneur, je veux le vivre en union avec toute ta Passion. Ta passion, en effet, n’a pas commencé au jardin des Oliviers, car déjà durant ta vie cachée de Nazareth, la vue des comportements humains devaient être pour Toi une source de souffrance, une réelle passion, faisant mûrir dans ton humanité la vocation divine de livrer ta Vie pour que nous comprenions l’Amour incommensurable du Père. « Ne comprenez-vous pas encore ? » dis-Tu même à tes apôtres (cfr. Mc 8,21), et nous comprenons que Tu en souffres... De même quand ceux-ci discutent entre eux pour savoir qui est le plus grand (cfr. Mc 9,34). Et Tu as souffert de la fatigue au puits de Jacob (cfr. Jn 4,6), et de la faim au désert (cfr. Mt 4,2). Accorde-moi de comprendre ta Passion comme Tu veux que je la comprenne, dans l’Esprit Saint, à travers ce que je vis en union avec Toi. Apprends-moi à aimer passionnément.

     Ô bon Jésus, exauce-moi

Oui, Seigneur, je demande, je cherche, je frappe, et je sais qu’on me donnera, que je trouverai, qu’on m’ouvrira (cfr. Lc 11,9), car mes demandes sont en réelle conformité avec ce que le Père voudrait que je demande : l’Esprit Saint (cfr. Lc 11,13). Mais comme il me tarde de voir que je suis exaucé. Pour être exaucé, il faut que tes paroles demeurent en moi (cfr. Jn 15,7). Apprends-moi à patienter et à Te remercier, car je crois que j’ai déjà reçu ce que je Te demande (cfr. Mc 11,24), car c’est ce que l’Esprit Saint me dit de demander en des gémissements ineffables en moi (cfr. Rm 8,26). Seigneur, Tu nous as dit que le Père sait que j’ai des besoins de toutes sortes mais je dois simplement chercher son Royaume et sa justice, et tout cela me sera donné par surcroît (cfr. Mt 6,32-33). Je Te fais confiance et je suis sûr que Tu arriveras bien à tes fins avec moi, par des chemins qui me sont encore inconnus.

     Dans tes blessures, cache-moi

Ton Corps porte d’innombrables blessures, et l’Eglise ici sur terre considère toutes tes blessures. La persécution T’atteint dans ton Corps, Seigneur, et Tu as crié «Saul, Saul, pourquoi Me persécutes-tu ? » (Ac 9,4), pour que ce persécuteur devienne désormais ce perpétuel persécuté à cause de l’Evangile, dans ton Eglise, jusqu’à compléter dans sa chair ce qui manque à tes afflictions, en faveur de ton Corps, qui est l’Eglise (cfr. Col 1,24). Oui, jusqu’à porter dans sa chair les marques (« stigmata ») de Jésus (cfr. Ga 6,17). Tes stigmates, Seigneur, nous les voyons partout où l’Eglise et toute l’humanité souffre : dans les innocents tués, dans les pauvres délaissés, dans les malades achevés par euthanasie, dans les enfants soldats, dans la traite des femmes esclaves, dans les vieilles personnes dans la solitude, etc. Dans tous ces stigmates, Seigneur, que je puisse m’y immerger et m’y cacher en essayant d’y remédier à l’échelle de mes pauvres moyens, et en premier lieu en les prenant dans mon cœur en Te priant pour eux.

     Ne permets pas que je sois séparé de Toi

Tu es le bien-aimé de mon âme, et comme dans le Cantique des Cantiques, il me plaît de Te savoir derrière notre mur, guettant par la fenêtre, épiant par le treillis, et de m’entendre dire : « Lève-toi, ma bien-aimée, ma belle, viens. » (Ct 2,9-10).

Mais mon âme est inconstante, mon esprit versatile, et la moindre distraction, préoccupation ou souci me font perdre le contact et je dois de nouveau Te chercher, Toi, que mon cœur aime, et bien des fois je ne T’ai point trouvé (cfr. Ct 3,2). Pourtant, Tu me devances et me poursuis, Tu as mis la main sur moi (cfr. Ps 138,5). Surtout, Seigneur, qu’aucun péché ni négligence ou manque d’ardeur ne T’éloignent de moi, car Tu vomis les tièdes. Heureusement, ceux que Tu aimes, Tu les reprends et les corriges, et voici que Tu Te tiens à la porte et Tu frappes. Pour que Tu sois près de moi et moi près de Toi (cfr. Ap 3,16.19-20).

     De l’ennemi malin, défends-moi

Que le dragon, l’antique serpent, le diable, satan, celui qui égare le monde entier (cfr. Ap 12,9), ne parvienne à m’égarer par ses tentations, ses séductions, ses mirages et ses ruses ! Oui, comme nous prions dans le Notre Père : « ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du mal ». « Tu es mon allié, ma forteresse, ma  citadelle, celui qui me libère, Tu es mon bouclier qui m’abrite » (Ps 143,2). «  Tu es celui qui me sauve des filets du chasseur et de la peste maléfique » (Ps 90,3). Que je sois donc critique et clairvoyant avec moi-même, et « donne-moi la Sagesse, assise près de Toi, car je suis ton serviteur, le fils de ta servante » (Sg 9,4-5) . Oui, je suis enfant de Marie, humble servante, car Tu m’as donné Marie, ta mère, comme ma mère (cfr. Jn 19,27), et je sais qu’elle écrase la tête du serpent (cfr. Gn 3,15, selon la Vulgate), pour défendre ses enfants de toute atteinte. Je sais qu’auprès d’elle, sous le manteau de son Magnificat, et dans l’adoration, je n’ai rien à craindre. Sub tuum praesidium confugimus, sancta Dei Genitrix,… « Sous l’abri de ta miséricorde nous avons un refuge, sainte Mère de Dieu, … » (prière du IIIe ou IVe siècle !). Comme elle est longue, la lignée de ceux qui, dans la foi, ont eu recours à ta Mère, Seigneur, pour éloigner le malin, et pas un seul n’a jamais été déçu. Qu’elle m’apprenne à veiller et prier, pour ne pas entrer en tentation (cfr. Mt 26,41).

     A l’heure de ma mort, appelle-moi

A cette heure-là, c’est mon espérance, Tu m’appelleras par mon nom, qui me fut donné lors de mon baptême. Mon nom est inscrit dans la paume de tes mains (cfr. Is 49,16), mais Tu me donneras un nom nouveau, gravé sur un caillou blanc (cfr. Ap 2,17), blanc comme ta victoire. Ce sera mon identité unique, glorieuse et éternelle auprès de Toi. Cependant, avant ce moment ultime, Seigneur, beaucoup de moments de « mort » sont disséminés dans ma vie, des moments de « morti-fication », de renoncements à ma volonté propre, de dépossession de moi-même, d’abandon entre tes Mains, de don de ma vie en ce temps qui s’écoule ici-bas. Rappelle-moi alors ma vocation première, ainsi que ma vocation ultime. Qu’en ces moments-là je puisse reconnaître ta voix qui m’appelle à devenir comme Toi, pur amour, tout donné.

     Et ordonne-moi de venir à Toi

Car auprès de Toi j’ai une place unique et déjà réservée. Et quand Tu m’as préparé cette place, Tu promets de venir à nouveau et Tu me prendras auprès de Toi, afin que là où Tu es, moi aussi je sois (cfr. Jn 14,3). Déjà je Te rends grâce pour ce dessein de ta miséricorde, dont je ne saisis toujours pas la profondeur, et dont je ne suis vraiment pas digne. Mais dans mon indignité, je m’enhardis de crier : « Amen, viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22,20) et ordonne-moi déjà maintenant de venir à Toi pour être avec Toi, et être envoyé dans le monde pour y être ton apôtre (cfr. Mc 3,14). Ordonne-moi, qui suis encore, comme Bartimée, dans la cécité et l’obscurité de ma condition mortelle et qui Te supplie : « Seigneur, Fils de David, aie pitié de moi. », de venir à Toi. Alors, quittant mon manteau corporel, je m’élancerai vers Toi et je Te demanderai : « Fais-moi de grâce voir ta gloire ! » (Ex 33,18), et Tu me donneras de Te voir face à face, et je Te suivrai en glorifiant Dieu (cfr. Mc 10,46 ss ; Lc 18,38 ss), le visage transfiguré, transformé en ton image, allant de gloire en gloire (cfr. 2 Co 3,18).  

     Pour qu’avec tes saints je Te loue

Oui, que s’accomplisse alors, en plénitude, ce que nous demandons au Père, dès ici-bas : «… quand nous serons nourris de son Corps et de son Sang, et remplis de l’Esprit Saint, accorde-nous d’être un seul Corps et un seul Esprit dans le Christ. Que l’Esprit Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta Gloire, pour que nous obtenions un jour les biens du monde à venir auprès de la Vierge Marie, la bienheureuse Mère de Dieu, de saint Joseph, son époux, avec les Apôtres, les martyrs et tous les saints » (Pr. Euch. 3), et qu’avec ceux-ci, « qui ont vécu dans ton amitié, nous ayons part à la vie éternelle, et que nous chantions ta louange, par Jésus-Christ, ton Fils bien-aimé » (Pr. Euch. 2). Oui, avec la foule immense, je chanterai : le salut, la gloire et la puissance à notre Dieu, car ses jugements sont vrais et justes. Célébrez notre Dieu, serviteurs du Seigneur. Exultons de joie et rendons-Lui la gloire… (cfr. Ap 19,1-2.5.7).

     Dans les siècles des siècles. Amen.

Toujours plus, de plus en plus, et déjà maintenant, plus profondément, plus intensément, plus ardemment, je découvre ainsi l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur (Rm 8,39). « Par Lui, avec Lui et en Lui, à Toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire »…   

 J. Naedts »

Dévotion eucharistique tous les mardis (17h-19h)

Liège, église du Saint-Sacrement, Bd d'Avroy, 132

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09/07/2016

Magazine « Vérité et Espérance-Pâque Nouvelle » : n° 99, été 2016

Le magazine trimestriel « Vérité & Espérance – Pâque Nouvelle » édité par l’association « Sursum Corda » (responsable de l'église du Saint-Sacrement à Liège) a publié sa livraison d'été. Tiré à 4.000 exemplaires, ce magazine abondamment illustré parcourt pour vous l’actualité religieuse et vous livre quelques sujets de méditation (les articles, mentionnés ci-dessous en bleu, sont disponibles en ligne sur le blog de l’église du Saint-Sacrement: cliquez sur le titre de l’article).

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Au sommaire de ce numéro n° 99 (été 2016) : 

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Brève histoire du sacrement de pénitence (I)

La lettre des pauvres de Poitiers

Solennité de la Fête-Dieu 2016 à Liège 

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Rome et le monde : 

« Amoris laetitia » : une exhortation post-synodale discutée

Les racines de l’Europe

Du sexe des anges à celui des diacres

Belgique:

La capitale belge, miroir d’une Europe cosmopolite ?

Bruxelles : ne fermez pas nos églises !

L’archidiocèse de Malines-Bruxelles congédie la Fraternité des Saints Apôtres

 

Secrétaires de Rédaction : Jean-Paul Schyns et Ghislain Lahaye

Editeur responsable: SURSUM CORDA a.s.b.l. ,

Vinâve d’île, 20 bte 64 à B- 4000 LIEGE.

La revue est disponible gratuitement sur simple demande :

Tél. 04.344.10.89  e-mail : sursumcorda@skynet.be 

Les dons de soutien à la revue sont reçus  avec gratitude au compte IBAN:

 BE58 0016 3718 3679   BIC: GEBABEBB de Vérité et Espérance 3000, B-4000 Liège

La Lettre des pauvres de Poitiers (Vérité et Espérance-Pâque Nouvelle, n° 99, été 2016)

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LA LETTRE DES PAUVRES DE POITIERS

On oublie trop que, tout autour des saints portés sur les autels, il est ― suscitée le plus souvent par eux, mais non moins bien personnelle ― une sainteté diffuse, parmi des chrétiens de toutes conditions, parmi ces petites gens surtout, dont personne ne fait cas... sinon les saints, bien entendu !

Le document ici proposé à l’attention du lecteur en est un éloquent témoignage, particulièrement émouvant. Il remonte au début du XVIIIe siècle, et émane d’un groupe de pauvres de l’Hôpital Général de Poitiers.

On ignore qui a tenu la plume. Le style, assez régulier, semble s’appliquer à coudre ensemble les idées simples, sans en trahir la teneur ; partout se décèle la naïveté du ton dans lequel elles ont dû s’exprimer : on pense à quelque bonne personne qui aura gracieusement prêté son concours à la demande du groupe. 

Monsieur Grignion

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En écrivant cette lettre, les pauvres de l’hôpital avaient pour but d’obtenir le retour de leur aumônier, saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716), qui avait dû quitter Poitiers un an plus tôt.

Un seul trait suffira à faire entrevoir la limpidité de cet homme, qui sut vivre en vrai les promesses de son baptême. A l’âge de vingt ans, Louis-Marie est admis au séminaire à Paris. Il habite Rennes : quelque 350 kilomètres séparent les deux villes. A l’heure de son départ pour la capitale, on lui a préparé un cheval « pour faire au moins la moitié du chemin » ; il décline l’offre, mais, afin de ne pas contrister ses parents, il accepte en revanche l’habit neuf qu’on lui propose, un baluchon et dix écus. A peine sorti de la ville, il trouve un pauvre de sa taille, avec qui il échange son vêtement ; baluchon et écus passent aussi en d’autres mains : ils ne l’encombreront pas davantage pour la suite du voyage. Plus d’obstacle désormais entre la Providence et lui ! 

L’Hôpital général de Poitiers 

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Le terme hôpital désignait anciennement tout établissement charitable où l’on recevait les démunis pour assurer leur subsistance : la fonction médicale n’y était exercée que parmi bien d’autres. Furetière définit ainsi l’hôpital général « celui où l’on reçoit tous les mendiants. »

On ne doit donc pas établir de comparaison avec nos cliniques actuelles, richement subventionnées, et payantes de surcroît. Le tout-venant entrait là les mains vides, heureux si la charité y était bien présente et agissante, pour malheur quand elle y faisait défaut. Du reste, nombre de ceux qui y entraient ne portaient pas eux-mêmes la « robe des noces », tant s’en faut...

Un « établissement charitable » ne l’est que dans la mesure où la charité y préside vraiment. Le cœur du pauvre ne s’y trompe pas : il rayonne bientôt de cette même charité, quand elle lui sourit. Le pauvre est au contraire exposé à s’avilir dans la misère aussi sûrement ― mais avec plus d’excuses sans doute ―, que le riche dans son opulence, qui viendrait à ne plus exercer envers ce Christ souffrant l’office de bon Samaritain qui lui incombe. Un même toit peut ainsi tour à tour héberger le paradis ou l’enfer.

Privé de Monsieur Grignion, l’Hôpital Général de Poitiers, où ce dernier avait trouvé à son arrivée une « pauvre Babylone » qu’il n’avait pas tardé à métamorphoser en paradis, reprenait le chemin de l’enfer.

La réaction des pauvres pensionnaires mérite d’être considérée sous un angle inattendu peut-être. Leur lettre témoigne certes, et à juste titre, de la sainteté de leur aumônier ; c’est en ce sens que les biographes l’ont citée jusqu’à présent. Il nous est avis qu’une double lecture s’impose : il est encore une autre sainteté que cet écrit nous dévoile, sans y prendre garde : celle des pauvres eux-mêmes qui en ont eu l’initiative.

La lettre des pauvres de Poitiers

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« De l’Hôpital Général, ce 9 mars 1704.

            Monsieur,

« Par la mort et la passion du bon Jésus, nous, quatre cents pauvres, nous vous supplions très humblement, par le plus grand amour et la gloire de Dieu, nous faire venir notre vénérable pasteur, celui qui aime tant les pauvres, Monsieur Grignion.

« Hélas ! Monsieur, nous ressentons plus que jamais la perte que nous avons faite pour le salut de nos âmes ; car pour les biens de ce monde, ce n’est pas ce qui nous inquiète : la Providence fournit à nos besoins, et nous croyons que, par ses prières, il nous a obtenu de Dieu une nouvelle Supérieure, qui a toutes les conditions qu’on peut souhaiter, pour les choses temporelles. Elle est de grande qualité, très riche veuve, qui a pourvu ses enfants richement. Le démon n’en veut qu’à nos âmes, et pour cela, il a remué toutes sortes de machines et de tentations pour faire déchoir l’œuvre de Dieu et faire en aller celui qui faisait tant de conquêtes au bon Jésus. La moisson est très grande, il y a peu d’ouvriers : il prévoyait bien cela, et même ceux qui nous le devaient conserver ont été les premiers à se laisser séduire par la tentation. Quel détriment de la gloire de Dieu ! Nous, nous voyons tous le jours, visiblement, que l’édifice qu’il avait commencé, pour n’être pas assez affermi, se va détruisant petit à petit ; et comme dans cette maison c’est un flux et reflux de monde qui entre et qui sort, il y a toujours à convertir plusieurs âmes.

« Mon très cher Monsieur, nos besoins pressants ne toucheront-ils pas votre cœur qui aime Dieu et sa gloire et le salut des âmes ? Quel grand bien vous nous feriez de nous envoyer notre ange ! Vous en auriez une grande gloire dans le ciel. Les pauvres sont toujours méprisés, et on n’écoute pas leurs humbles demandes. Nous le demandons bien à notre illustre et révérendissime Evêque, qui nous a dit qu’il l’avait demandé deux fois ; les grands ne veulent point être refusés, et pour cela il faut que l’intérêt de Dieu soit mis en oubli. Nous, nous croyons que votre charité et zèle des âmes nous accordera cette grande grâce, que nous vous demandons par les amabilités du bon Jésus et de la sainte Vierge Mère de Dieu.

« Seigneur ! s’il était avec cette nouvelle Supérieure, quels règlements et quelle justice ne ferait-il pas observer dans cette maison ! Pardon, mon bon Monsieur, de la hardiesse que nous prenons ; c’est notre indigence de toute manière qui nous fait vous importuner, et les grandes peines que nous avons.

« Il y a quelques-uns de nos bons pauvres qui disent avoir vu le démon se moquer et rire de nous d’avoir été victorieux. Mais vous savez mieux que nous que l’œuvre du Seigneur est toujours combattue par ce malheureux, qui tâche de nous perdre par ses grandes tentations.

« Enfin, mon Dieu, consolez-nous et nous pardonnez nos péchés qui nous attirent pareille disgrâce ; si nous pouvons une fois le revoir, nous serons plus obéissants et plus fidèles à nous donner à notre bon Dieu, et le prierons, Monsieur, de vous conserver et augmenter les bénédictions et la persévérance finale.

Les pauvres de Poitiers »

[Le texte de la lettre a été publiée pour la première fois par PAUVERT, p. 140 (1875)].

 En parcourant la Lettre

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« Ce 9 mars... » ― La date de l’envoi n’est pas anodine. En cette année 1704, le 9 mars était le premier dimanche de la Passion, et les mots qui ouvrent la lettre confirment que le choix de ce jour est bien intentionnel. On peut en déduire que la liturgie était une réalité vivante au cœur de ces pauvres, et qu’elle innervait leurs démarches au quotidien. Cet épanchement de la liturgie dans la vie de tous les jours y entretient, active, la présence du Seigneur, avec ses impulsions bienfaisantes. Et l’on sait que, par l’Eucharistie principalement, on devient ce que l’on a reçu. Le calendrier liturgique règle donc naturellement les pas d’un cœur aimant sur ceux du bon Berger qui le mène.

« Monsieur » ― La lettre est adressée à Monsieur Leschassier, le directeur spirituel de Grignion de Montfort ; nos auteurs n’ignoraient pas, en effet, que le Saint ferait dépendre de lui, en parfaite obéissance, toute sa conduite.

« Du bon Jésus » ― Cette expression à elle seule témoigne, par sa charge tendre et affectueuse, que le Christ n’est pas une froide vue de l’esprit pour ces pauvres, mais qu’il occupe réellement dans leur cœur une place qu’on réserve à un hôte familier et aimé.

« Celui qui aime tant les pauvres » ― Voilà donc comment on désigne saint Louis-Marie, avant même que de citer son nom : avant d’être lui-même, il est « celui qui aime tant les pauvres ». Sans doute les pauvres de Poitiers n’ont-ils pas lu saint Paul, mais son esprit est en eux, plus peut-être qu’il ne sera jamais dans beaucoup de ses savants exégètes : ils auraient en effet pu dire « celui qui distribue aux pauvres habits, baluchon, écus » ; mais non, ils disent « celui qui aime tant les pauvres ». A la manière de saint Paul : « Quand je distribuerais tous mes biens pour nourrir les pauvres, ... s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien » (1 Cor 13, 3). Or si la sainteté consiste en la souveraineté de l’amour, ce n’est pas seulement à le donner qu’elle est appelée, mais aussi à le recevoir.

« Pour les biens de ce monde, ce n’est pas ce qui nous inquiète » ― Ce sont des pauvres qui parlent ! Certes, ils sont indigents et nécessiteux, mais « ce n’est pas ce qui nous inquiète : la Providence fournit à nos besoins » Ces pauvres-là vivent l’Evangile : « C’est pourquoi je vous dis : Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. ... Regardez les oiseaux du ciel ..., observez les lis des champs » (Mt. 6, 25-34). S’il est indispensable et même préalable de veiller au partage des biens matériels, n’oublions-nous pas un peu dans nos opérations de solidarité ce que les pauvres de Poitiers nous rappellent ici, que « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4 < Dt 8, 3) et que « la vie vaut plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements » (Mt 6, 25) ? « Il faut faire ceci sans omettre cela » (Mt 23, 23). Notre monde étouffe. Le Christ total n’y est plus partagé. « En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Le prenons-nous au sérieux ?

« Une nouvelle Supérieure » ― Il s’agit de Mme Bodet de la Fenêtre, née Marie de Villeneuve, bienfaitrice de l’hôpital.

« Le démon... a remué » ― Tout comme notre pape François, et à la suite de tout ce que l’Eglise compte de saints, les pauvres sont conscients de l’action du démon qui « remue toutes sortes de machines et de tentations pour faire déchoir l’œuvre de Dieu. » On croit entendre ici de nouveau textuellement saint Paul : « Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manæuvres du diable » (Ep 6, 11). Et de préciser que nos vrais adversaires, ce ne sont pas les hommes qui entravent nos desseins (cf. Ibid. 12).

« Il y a toujours à convertir » ― Convertir ! Que de crimes n’a-t-on pas commis pour avoir pris conseil du diable plutôt que du Seigneur quant à la manière ! Sa « manœuvre » atteint aujourd’hui son résultat, d’oblitérer complètement les ultimes paroles de Jésus à ses disciples, sa pressante recommandation au moment de retourner vers le Père. « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 18-20). L’Eglise a reçu du Seigneur cette mission de convertir ; quand elle y manque, elle « se va détruisant petit à petit », comme infidèle à l’Esprit. Cela doit se faire librement dans le respect des consciences, ... mais cela doit se faire. Sous la plume des pauvres, cette remarque sonne juste. Conscients du besoin qu’ils ont d’être convertis d’abord eux-mêmes pour répondre à l’amour du « bon Jésus », ils perçoivent mieux aussi ce besoin chez les autres. Sachant ce qu’est la pauvreté, c’est en connaissance de cause qu’ils mettent le doigt sur la pauvreté seule définitive : être sans Jésus. Toute la lettre est un appel au secours qui va à l’essentiel : ils font la différence, eux, entre la voie et l’impasse, entre la vérité et l’errement, entre la vie et la mort (cf. Jn 14, 6).

« Les pauvres sont toujours méprisés » ― Ils le sont en effet. Et c’est le Christ que l’on méprise en eux, comme le dit explicitement l’Evangile : « Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait » (Mt 25, 45).

Voilà pourquoi les saints aiment les pauvres. Voilà pourquoi ils ne se contentent pas de les aimer, mais veulent aussi en être : car désirant en tout point être assimilés au Christ, ils chérissent pauvreté et mépris, qui furent l’ordinaire de celui qui est leur tout.

Ce choix héroïque (s’il est vécu « pour de vrai », comme disent les enfants) ne doit pas occulter la sainteté sans relief, mais plus dense, de la pauvreté courante : la pauvreté choisie des saints, comme le fut celle de saint Louis-Marie, est fort méritoire ; mais la pauvreté de naissance et de condition, qui est celle des pauvres de l’hôpital, la pauvreté qui s’impose sans avoir été invitée, l’est plus encore, pour peu bien sûr qu’elle soit reçue de grand cœur comme le trésor qu’elle est, de la main du Seigneur. Comme la livrée que le Seigneur lui-même a portée.

On objectera qu’il faut éradiquer la pauvreté. Qu’elle est un mal. La misère, oui ; non pas la pauvreté. La misère, et la richesse, oui. Leur couple hideux est fomenté par le diable. La pauvreté, elle, est notre identité devant Dieu. Il ne faut pas l’éradiquer, mais l’étendre. A nous-mêmes. Nous devons l’incarner dans notre train de vie, en découvrir la dignité. Le problème à résoudre dans notre monde n’est pas celui de la pauvreté, mais celui de la richesse. La pauvreté n’est pas un problème, c’est une solution. A condition de la vivre franchement soi-même, et d’y conformer petit à petit les structures de la société.

« Mon Dieu, consolez-nous et nous pardonnez nos péchés qui nous attirent pareille disgrâce » Grande richesse enfin dans ce bout de phrase, toujours nourri de l’Ecriture. Quelle confiance filiale dans cet appel à Dieu, où nos pauvres n’hésitent pas à lui demander sa consolation avant même le pardon de leurs péchés ! Mais ils n’omettent pas non plus d’implorer ce pardon, ajoutant une considération que plusieurs regimberont à entendre, et pourtant bien présente chez saint Paul : nos péchés nous attirent la réprimande de Dieu, qui se traduit tout bonnement par des épreuves. Première au Corinthiens : « Celui qui mange et qui boit [l’Eucharistie] mange et boit son propre jugement s’il ne discerne le corps du Seigneur. C’est pour cela qu’il y a chez vous beaucoup de malades et d’infirmes, et qu’un certain nombre sont endormis dans la mort. Si nous avions du discernement envers nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. Mais lorsque nous sommes jugés par le Seigneur, c’est une correction que nous recevons, afin de ne pas être condamnés avec le monde » (1 Cor 11, 29-32).

Ces « disgrâces » sont donc médicinales, fruit de l’amour que le Seigneur nous porte, et il convient tout d’abord que nous le reconnaissions, pour pouvoir ensuite en tirer le profit que Dieu nous y réserve. C’est ce que font ici les Pauvres avec ce discernement recommandé par l’Apôtre, dans un grand élan de tendresse pour la main paternelle qui les a aimablement mis en disgrâce, sans que leur confiance en soit le moins du monde ébranlée. Ils réagissent en fils de famille.

Conclusion

Nous avons là une modeste lettre de circonstance, qui nous apprend beaucoup cependant, si nous savons la lire.

D’abord sur une sainteté commune et cachée, répandue beaucoup plus généralement qu’on ne le pense parfois, chez les gens simples. Ce type de sainteté fleurit principalement quand les pasteurs du troupeau exercent consciencieusement dans cette même simplicité leur ministère, sans réduire au goût des modes ou de leur sentiment personnel la Bonne Nouvelle du Seigneur, dont l’Eglise a reçu de l’Esprit la juste et lumineuse interprétation, avec la grâce d’y rester fidèle dans son magistère autorisé. On admire de telles abondantes floraisons autour des saints François de Sales, Louis-Marie de Montfort, Jean-Baptiste-Marie curé d’Ars, et de bien d’autres dont, pour majorité, l’histoire ne retient jamais les noms. Si donc nous n’avons pas l’étoffe de laisser là cheval, baluchon et écus, à l’image des tout grands, plus admirables souvent qu’imitables, ne pourrons-nous au moins nous inspirer de ces humbles sur lesquels le regard du Seigneur se pose immanquablement (cf. le Magnificat) ?

Ensuite elle nous découvre le « sens de la foi » (sensus fidei) de ces gens simples : on se rappelle ce mot de — ou attribué à — saint Thomas d’Aquin : « Une pauvre vieille en sait plus avec son Credo qu’un théologien avec son orgueil... » Ce qui ne veut pas dire, bien entendu et heureusement, qu’il ne se rencontre pas aussi des théologiens qui conservent et cultivent en eux-mêmes avec grand soin cette simplicité de disciple du Christ, qui a pour seul dessein de « penser avec l’Eglise » (sentire cum Ecclesia).

Enfin elle en dit long sur l’ancrage au cœur et la vitalité scripturaire de la pratique religieuse de cette société d’autrefois, qu’on se plaît naïvement à taxer, fort arbitrairement, il faut bien le reconnaître, de superficielle, formaliste, et ignorante aussi de l’Ecriture Sainte. Comme toute autre, elle a certes connu ses Tartuffes et ses Jourdains : gardons-nous d’en brosser un tableau idéalisé ; mais l’échantillon ici produit, prélevé dans son tissu le plus commun, suffit à rendre bien suspectes les généralisations hâtives qui servent d’obscures visées idéologiques davantage que l’honnête vérité.

L’historien ne peut se contenter de lire les fictions de Molière : il gagne à prêter aussi son attention aux bafouilles du petit peuple.

 

Jean-Baptiste Thibaux.

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