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09/05/2016

Vérité et Espérance/Pâque nouvelle, n° 98 (1er trimestre 2016): "Le Ciel pour quoi faire?"

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LE CIEL POUR QUOI FAIRE ?

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Les gens disent

« Je suis sûr qu’il est au ciel ! » entend-on dire pour consoler ceux qui ont « perdu » un être cher. Et l’on chante aux funérailles : « In paradisum deducant te Angeli… »  Que les anges te conduisent au paradis. Oui, la perspective ultime du chrétien, c’est le ciel, le paradis. Mais qu’est-ce que ces notions recouvrent au juste ? Il nous faut un peu les dépoussiérer, pour les faire reluire de tous leurs feux.

Quelle poussière ! On n’en voit plus l’au-delà; on n’entend plus prêcher sur l’au-delà, sur les fins dernières. Ce serait désuet, suranné, passé de mode, pas très raisonnable. A vrai dire, un au-delà d’où on ne voit personne revenir, c’est vraiment peu engageant, à se demander si c’est bien vrai qu’il y a quelque chose « de l’autre côté ». Ou est-ce que tout simplement tous les plombs ne sauteraient-ils pas et que l’on en serait réduit à retourner à la poussière, brûlés ou dans une bière ou un sarcophage (litt. un « mange-chair »). « Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris », disait-on jadis en imposant les cendres le mercredi des Cendres : Souviens-toi, homme, que tu es poussière et qu’en poussière tu retourneras… et pas plus ? « Oh ! mais nous continuerons à vivre dans la mémoire des autres, dans nos enfants, dans ce que nous avons réalisé …» croient certains. Oui, voire ! Et si nous mourons seuls au monde et que nous n’avons rien fait de durable, mais tout de même nous sommes usés, toujours à la tâche, une tâche éphémère… « Nous serons absorbés par le grand tout… », professent les panthéistes. Et où suis-je alors ? Si ce n’est pas qu’on veut nous faire croire que nous nous réincarnerons dans…euh ! vous avez le choix : plante, animal, autre homme, au moment même ou plus tard, selon les diverses doctrines… « En fait, nous n’en savons strictement rien ! » affirme-t-on, pour clore la discussion. Et la science ne m’éclaire en rien, là-dessus. Ni même le Dr. Moody (La vie après la vie), car justement les patients interrogés, qui avaient vécu une « décorporation », étaient bel et bien revenus à la vie normale, et ne pouvaient  rien dire de ce qu’il y a plus loin, au-delà de leur expérience.

Ah ! Ces apparences, ce matérialisme ambiant et ce New Age nous jouent de vilains tours !

Et nous

Et puis il y a aussi notre imaginaire, nos associations d’idées qui ne plaident guère en faveur d’un au-delà attrayant. « Requiem aeternam… », chante-t-on. Je veux bien un peu me reposer, mais cela a des limites, tout de même, pour moi, qui suis un homme d’action. «R.I.P. » lit-on sur les tombes : cela doit devenir embêtant et triste, à la longue, car je suis un sportif et j’aime la confrontation… Nous sommes tellement habitués aux catégories de l’espace et du temps dans lesquelles nous vivons, qu’il nous est difficile d’en faire abstraction. Et si nous en faisons abstraction, cela devient vite de l’abstrait, de l’irréel, pour nous qui sommes des réalistes. Vraiment l’au-delà n’a pas la cote aujourd’hui, mais plutôt l’en deçà, notre monde ici, et cela c’est du concret. 

Mais nous proclamons notre Credo et professons tout de même notre foi en un Créateur « invisibilium », de l’univers invisible. Cela nous dépasse, et nous avons besoin de la foi pour entrer dans une certaine compréhension de ces réalités-là.  

Alors, où chercher des lumières pour notre foi? C’est bien simple, auprès de ceux qui ont reçu LA lumière, et pas chez les propagateurs de vagues croyances ou non-croyances. 

Dieu se révèle 

Lorsque Dieu nous a créés, le démon nous a volé le mode d’emploi de nous-mêmes. Alors Dieu, dans sa miséricorde, a amorcé la révélation de Lui-même, par des traditions et de bien patientes paroles de connaissance par la bouche les prophètes. Et des écrits ont circulé, car on ne voulait pas que se perde ce que l’on percevait bien venir de plus loin que de la personne des prophètes. Cette perception a conditionné l’acte de foi en Dieu, depuis un certain Abraham. Le Dieu de celui-ci est accepté comme digne de foi. Et de prophéties en prophéties, transmises de génération en génération, se reconstitue lentement le mode d’emploi de l’homme, y compris sa finalité. 

L’Ancien Testament

Dans l’Ancien Testament, la pensée sur l’immortalité de l’homme est très progressive, et l’horizon d’Abraham se borne encore à la survie de son clan : « Mon Seigneur Yahvé, que me donneras-tu ? Je m’en vais sans enfant. » Et après la mort, on écrivait « il fut réuni à ses pères » (Gn 25,8 ; 35,29 ; 49,29 ; Nb 31,2 ; Jg 2,10 ; 2R 22,20 ; Dn 14,1), ou il « repose » avec ses pères, pas plus. A nos yeux, la perspective est assez limitée et pas très réjouissante, ni porteuse d’espérance. Avec le livre de Job (5e s. av. J.-Chr.) l’horizon change déjà, mais reste ambigu : la conception reste encore celle du séjour des morts, du Shéol (Hadès, en grec), semblable à celui des mythologies grecques (10,21-22) ; mais Job déclare tout de même, et très solennellement, comme une belle éclaircie dans la brume : « Oh, je voudrais qu’on écrive mes paroles, qu’elles soient gavées en une inscription, avec le ciseau de fer et le stylet, sculptées dans le roc pour toujours ! Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant, que lui, le dernier, se lèvera sur la poussière. Après mon réveil, il me dressera près de lui, et de ma chair, je verrai Dieu. Celui que je verrai sera pour moi, celui que mes yeux regarderont ne sera pas un étranger » (19,22-27).  Il s’amorce donc là une vision de l’au-delà vraiment pleine d’espérance, une conviction qui mûrira dans la prière et la méditation juives, jusque dans le livre de la Sagesse (+/- 50 av. J.-Chr), où les termes d’ «immortalité » ou d’«incorruptibilité » apparaissent, comme destinée ultime pour l’homme. On remarquera qu’on n’a pas attendu cette époque-là pour entourer d’un culte ou d’un rite l’ensevelissement de la dépouille mortelle, car cela remonte à des temps immémoriaux. Mais il ne s’agit pas de la dépouille quand on évoque l’immortalité, mais de l’homme tout entier dans son âme, le corps physique, matériel, étant considéré comme l’enveloppe provisoire.

Le Nouveau Testament

Enfin, c’est dans le Nouveau Testament que resplendit pour de bon la doctrine de l’immortalité et du ciel, confirmée par les divers aspects des termes employés par le Christ lui-même et par les apôtres.

Déjà, quand le Seigneur annonce le royaume de Dieu, cela fleure déjà bon le ciel.

Le pauvre Lazare de la parabole est « emporté par les anges dans le sein d’Abraham », lieu où « il est consolé » après sa vie de misère  (Lc 16,19-ss).

Dans sa controverse avec les Sadducéens (qui ne croyaient pas à la résurrection), où ceux-ci, par dérision, invoquent le cas de la femme aux sept maris (Mt 22,23-ss), Jésus déclare qu’ils sont dans l’erreur, et qu’à la résurrection on est « comme des anges dans le ciel », et que Dieu, « ce n’est pas de morts, mais de vivants qu’il est le Dieu ».

Dans la parabole des talents (Mt 25,14-ss), l’homme revenu de voyage déclare : « C’est bien, serviteur bon et fidèle, en peu de choses tu as été fidèle, sur beaucoup je t’établirai, entre dans la joie de ton seigneur ». Quant au mauvais serviteur, il est jeté dans « les ténèbres, là seront les pleurs et les grincements de dents ». Ce sont les fins dernières, du ciel et de l’enfer.

L’évangile de saint Jean est rempli de « la vie éternelle ». Et ainsi de suite, jusque dans l’Apocalypse on retrouve la trace du ciel 

Je vous laisse le plaisir, de dresser la liste des termes qui désignent le ciel : banquet de noces, Jérusalem céleste, le Jour, l’acquisition du salut, Christ nous emmène avec Lui, resplendir comme le soleil, les noces de l’Agneau, etc.

La vie de Dieu

Mais ce qui fait quelquefois obstacle à une réelle espérance, c’est encore une certaine conception de Dieu. Notre catéchisme nous a peut-être trop habitué à considérer  Dieu seulement comme éternel, immuable (sans mouvement), impassible (sans passion), dans un ciel lointain et une lumière inaccessible, puisqu’Il est le Très-Haut, etc. Il est la cause première de tout, le « primum movens immobilis ». Cela nous semble passablement irréel, abstrait. Et cela peut engendrer chez nous un sentiment de déjà vu, déjà connu, qui ne nous touche plus guère. Théologiquement, tout cela peut être bien exact, mais cela n’épuise pas ce que l’on peut dire de Dieu. (On ne l’épuisera jamais !).  N’oublions pas que, dans la Bible, Dieu s’y révèle comme proche de nous, son peuple, et plein de vie. Souvenons-nous du Cantique des Cantiques, ce poème inspiré où Dieu est le bien-aimé, follement amoureux de son peuple, de notre âme, et fait tout pour nous attirer à Lui, nous, la bien-aimée. Et dans le Prologue de l’évangile de Jean nous lisons : « En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes et la lumière brille dans les ténèbres…». C’est comme si nous entendions un même cantique, toujours aussi passionnant à méditer 

Et Lui, la Vie, nous communique notre vie dans toutes ses dimensions (corps, âme et esprit), pour Lui ressembler, et pour nous permettre de répondre à son Amour par notre amour. «Car c’est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être, tout comme l’ont dit certains de vos poètes : car de sa race aussi nous sommes » (Ac 17,28), dit saint Paul aux Athéniens. Certains Grecs avaient en effet déjà une vague intuition de notre création à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Pour nous, la vie équivaut à croissance, à évolution. De là le terme de « mouvement » utilisé par Paul. Mais notre être est limité, limites auxquelles nous nous heurtons quelquefois, tellement nous sommes avides de plus de vie, de mouvement et d’être.

En Dieu, par contre, la vie est entièrement accomplie, elle est débordement de vie, elle est plénitude, et infinie plénitude encore bien. En Lui, tout est infini ; en nous, tout est limité : temps, espace, perception, sentiment, imagination, volonté, intelligence, amour… Mais nous pouvons grandir, évoluer, mûrir.

Notre vraie vocation

Et dans son Amour infini, Dieu a conçu notre vocation : devenir comme Lui. Il veut nous diviniser. Ainsi s’expliquent la Création, la Révélation, la Rédemption qui nous concernent tous, quelle que soit notre condition humaine dans ce bas monde.

Pourrions-nous croire que, lors de notre mort, en sortant de l’espace et du temps auxquels nous sommes habitués jusqu’alors, nous serions comme figés dans l’état de notre dernière attitude, promis, bien sûr, après une purification au purgatoire, à la vision béatifique, mais passive, fixée une fois pour toutes ? Et notre élan vital, notre liberté, notre amour, resteraient-ils donc limités ?

Il nous faut, nous semble-t-il, nous élever d’une conception statique de notre état futur, à une vision dynamique de l’au-delà. L’Ecriture va dans ce sens, ainsi que l’expérience de tant de saints et mystiques. Un simple exemple : sainte Thérèse de Lisieux ne disait-elle pas qu’elle passerait son ciel à faire du bien sur la terre. Sa mission ne ferait que commencer, pressentait-elle. Et comment sa « pluie de roses »  ne s’est-elle pas réalisée : avec des moyens et des ressources de délicatesse, d’amour et de générosité, inconcevables dans notre condition, mais décuplés, centuplés… !  (Là s’accomplit la parole «… sur beaucoup je t’établirai. », Mt 25,21.)  Sans parler de la Vierge Marie, qui d’humble servante du Seigneur sur terre, devient médiatrice de toute grâce et continue à veiller sur ses enfants, pour qu’ils suivent fidèlement le bon chemin montant. 

Notons que le purgatoire, si nous devons y passer, est pour nous une évolution, un progrès post mortem, sans les contraintes de l’espace et du temps, incompréhensible dans notre état actuel. Nous pouvons en comprendre la nécessité, car devant l’immensité des perfections d’Amour de Dieu, comment nous sentir « à la hauteur » pour entrer dans le monde de Dieu, nous, pleins de péchés, nous qui n’avions en vue que de sauver notre propre peau, et qui découvrons notre vraie vocation et qu’il faut donc nous décentrer totalement, en nous élançant vers cette plénitude de Vie, dans un amour, cette fois, vraiment total… Et cela ne se fait pas comme par un coup de baguette magique, mais par une, peut-être difficile, pénible et douloureuse, purification.  

Et comme Dieu est infini, Il veut nous faire grandir, évoluer, progresser à l’infini pour Le rejoindre, dans nos nouvelles conditions de vie : notre  vie éternelle  et divine. Et pourquoi pas tout d’un coup ? Ce serait forcé, nous subirions comme une violence de la part de Dieu. Dieu a trop de respect et de délicatesse pour nous, Il ne force jamais rien, mais invite, sollicite notre assentiment, notre élan, en toute liberté. Et celle-ci devient d’autant plus grande qu’elle est plus illuminée par l’Esprit Saint, qui déjà nous habite ici-bas.

Pour nous aider à tirer de la pensée à l’au-delà, une plus grande espérance, pour nous-mêmes et pour ceux qui nous précèdent, et une plus grande joie de vivre, méditons lentement ce texte de saint Grégoire de Nysse (évêque et théologien mystique, + 395), sur une marche à l’infini vers un Dieu infini, dont il a l’intuition.   

Sa pensée est la suivante : l’homme, adhérant par le Baptême au Corps du Christ et faisant croître sans cesse la présence en lui du Seigneur, dans son âme par les saintes vertus et dans son corps par les Sacrements, peut désormais progresser à l'infini dans une union sans confusion avec le Dieu infini, en entraînant avec lui le genre humain et l'univers entier, qu'il transforme en Eglise.  

«Ainsi dans l'éternité du siècle sans fin, celui qui court vers Toi devient toujours plus grand et plus haut que lui-même, augmentant toujours par l'accroissement des grâces (...); mais comme ce qui est recherché ne comporte pas en soi de limite, le terme de ce qui est trouvé devient pour ceux qui montent le point de départ de la découverte de biens plus élevés. Et celui qui monte ne s'arrête jamais d'aller de commencement en commencement par des commencements qui n'ont jamais de fin.»  (8e Homélie sur le Cantique des Cantiques).

Exultons donc ensemble, avec saint Paul :

« O abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables, et ses voies incompréhensibles ! Qui en effet a jamais connu la pensée du Seigneur ? Qui en fut jamais le conseiller ? Ou bien qui l’a prévenu de ses dons pour devoir être payé de retour ? Car tout est de lui et par lui et pour lui. A lui soit la gloire éternellement ! Amen. » (Rm 11,33-36).

 J. Naedts

 

Vérité et Espérance/Pâque nouvelle, n° 98 (1er trimestre 2016): " Rome, le Cardinal Müller fait le point9

 

mag_98-page-001 (2).jpgRome: le Cardinal Müller fait le point

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Le site web « Benoît et moi » a traduit la longue interview accordée  par le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF) à l’hebdomadaire allemand Die Zeit du 30 décembre 2015. Extraits :


ZEIT: C'est le pape Benoît XVI qui vous a appelé à la charge de préfet de la CDF. Qu'est ce qui a changé pour vous sous le pape François ?

Le cardinal Müller: Ma mission n'a pas changé. La Congrégation est au service du magistère universel de l’Église, une charge qu'elle reçoit du pape, selon des règles et des statuts approuvés. Chaque pape est le successeur de l'apôtre Pierre. Il représente « le principe et le fondement perpétuel et visible » de l’unité de l’Église dans la foi, comme l'a spécifié le Concile Vatican II. Mais de même que Jésus appela, en Pierre, une personne humaine particulière, avec ses forces et ses faiblesses, les papes eux aussi remplissent leur mission selon leurs personnalités. Ils ne sont pas des fonctionnaires interchangeables. Les deux papes pour lesquels je coordonne le travail de la Congrégation sont des personnalités différentes. Et cela enrichit l’Église.

ZEITLe pape François a entrepris de rénover son Eglise, et la Curie en particulier. Qu'est ce qui doit changer d'après vous ?

Le cardinal Müller: Le renouvellement de l'Eglise ne peut être le programme particulier d'un seul pape. Il constitue la mission permanente de tout chrétien, qui veut être un authentique disciple du Christ, par-delà un attachement purement extérieur au christianisme. Mais il y a aussi des défis spécifiques à une époque donnée que l’Église doit sans cesse relever.

ZEIT: Qu'appréciez-vous particulièrement dans le nouveau pape ?

Le cardinal Müller: Pour répondre à des questions aussi personnelles, je suis devenu de plus en plus prudent ces derniers temps. J'ai appris par l'expérience tout ce que l'on a pu inventer à ce propos. Son engagement pour les pauvres me réjouit. Comme son attachement inébranlable à la conviction que la périphérie, entendue théologiquement, n'est pas la marge, mais le centre. L'espérance de l'humanité est Jésus-Christ, – non pas la Bourse de New-York. La foi, fût-elle aussi petite qu'un grain de moutarde, a une portée éternelle. Et nous ne pouvons pas emporter l'argent avec nous, même dans les valises les plus grandes […]

ZEIT: La CDF définit, encore aujourd'hui, ce qui est vrai et donc catholique. Et elle sanctionne le cas échéant ce qui est non-catholique, parfois en retirant le droit d'enseigner.
Le cardinal Müller: Définir les expressions de la profession de foi de l’Église relève du magistère du pape et des évêques. Notre congrégation est à leur service. Ainsi nous protégeons aussi la foi contre les fausses doctrines ou les tendances schismatiques. Et nous devons élever la voix contre la sécularisation intérieure à l’Église. Jésus demande : « Qui dites-vous que je suis ? » Et Pierre répond, au nom de toute l’Église : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » – C'est là le cœur et le fondement de notre profession de foi. Cela ne peut pas être aplati.

ZEIT: Que signifie « aplatir » ?

Le cardinal Müller: Quand on dit : « Après tout, le christianisme est un ensemble de valeurs humaines, quelque peu teintées de sentiment religieux », je dis : « Très bien ! Mais ce n'est pas la substance de la foi chrétienne ! » 

ZEITMais plutôt ?

Le cardinal Müller: Que Jésus de Nazareth est vrai Dieu et vrai homme, parole éternelle de Dieu, qui a pris « notre chair » – avec tous les abîmes, avec notre condition mortelle. Mais il est aussi la cause de notre libération du péché et de la mort. Il a ouvert la porte de la vie éternelle. La CDF doit garder la cohérence interne de cette profession de foi. Elle garantit, pourrait-on dire, la qualité d'une théologie qui repose sur les fondements de la foi catholique […].

ZEIT: Le pape François répète toujours qu'au centre de la vie chrétienne se trouvent, non pas la doctrine ni le dogme, mais Jésus et sa miséricorde. Êtes-vous d'accord avec lui ?
Le cardinal MüllerLe pape François a son propre style de prédication et de pastorale, qui convainc des millions de gens. Mais il souligne toujours que toutes ses paroles et tous ses gestes doivent être interprétés dans le cadre de la profession de foi catholique. La doctrine de la foi n'est pas une théorie construite par les hommes. Si importantes que puissent être la philosophie et la recherche scientifique pour la compréhension de la vérité révélée de Dieu, c'est Jésus qui est, dans sa personne, le maître et la doctrine du Royaume de Dieu. La doctrine de la foi ne signifie rien d'autre que la parole de Dieu – dans la profession de foi et dans la vie de l’Église […].

ZEIT: la question de ce qu'est la vérité a toujours été débattue dans l'histoire de l’Église, même avec des armes. Dieu merci, ces temps sanguinaires sont révolus. Nous vivons maintenant avec un pape qui souligne sans cesse que la vérité doit être cherchée. Elle n'est pas comme un bien que l'on se contente de défendre. Mais qu'est-elle alors ?

Le cardinal Müller: Sans aucun doute, la vérité n'est pas un bien dont nous disposons mais un trésor confié à l’Église. L’Église n'est pas un club de philosophes qui tend vers la vérité, mais la révélation nous est donnée pour que nous la gardions et l'interprétions fidèlement. La vérité ne veut pas seulement être recherchée. Elle attend aussi qu'on se décide pour elle. Au cœur inquiet, ce n'est pas le fait de se tenir à distance, tout en finesse, qui donne la paix ; mais c'est la vérité seule qui me rend libre, si je me laisse saisir par elle.[…].

ZEIT: Et les changements de l’Église ? Le pape vient de le dire dans son allocution de Noël : "Ecclesia semper reformanda "!


Le cardinal Müller: Mais pas pour dire quelque chose de beau et de gentil et faire plaisir aux gens ; pas pour être applaudi comme l'homme de l'année, sur les pages glacées des magazines mais plutôt par fidélité à Jésus-Christ. La parole de Dieu demeure éternellement. Et l’Église n'annonce pas d'autre message que celui que lui a confié le Seigneur. Nous n'avons pas de théorie du développement du dogme, des sacrements et de la liturgie, qui relativiserait le contenu de la foi en en faisant un simple reflet de la conscience subjective changeante des personnes et des groupes. Dans l'histoire, la parole de Dieu demeure actuelle une fois pour toutes, cette parole s'empreint dans la vie de foi de l'Eglise et y déploie toute sa richesse. Dans cette mesure, nous avons une synthèse unique entre la permanence de l’Église dans la vérité et l'évolution de son expression. Nous devons proclamer la parole de Dieu, à temps et à contretemps. Nous mettons notre espérance dans le Dieu immortel, pas dans l'inconsistance des hommes.

ZEIT: Les critiques du nouveau pape lui reprochent de faire peu de cas de la doctrine et de nuire à son Eglise. Il y a même des catholiques qui l'insultent en le traitant d'hérétique. Que leur répondez-vous ?

Le cardinal Müller: Je dois leur donner tort, non seulement en vertu de ma fonction, mais par conviction personnelle. Selon la définition théologique, l'hérétique est un catholique qui s'obstine à nier une vérité révélée et que l’Église prescrit de croire. C'est tout autre chose lorsque les docteurs de la foi officiellement désignés s'expriment d'une manière peut-être malheureuse, vague ou qui prête à des malentendus. Le magistère du pape et des évêques n'est pas au-dessus de la parole de Dieu mais il est à son service. Ainsi l'a déclaré le Concile Vatican II dans la Constitution dogmatique sur la révélation divine. Comme le pape et les évêques ne reçoivent pas de nouvelle révélation, ils doivent se consacrer avec soin et avec l'aide des sciences théologiques à « sa juste élucidation et à la présentation qu'elle requiert ». C'est là encore ce que dit le Concile Vatican II. L'histoire de l’Église contient plusieurs exemples qui montrent que cela ne s'est pas toujours passé paisiblement. Les déclarations pontificales ont du reste un caractère contraignant différent – selon une échelle qui va de la décision ex-cathedra la plus contraignante jusqu'à l'homélie qui sert plutôt à l'approfondissement spirituel […]. 

ZEIT: Où passe la frontière entre cette revendication de vérité et le fondamentalisme pur et dur ?

Le cardinal Müller: Le fondamentalisme était à l'origine une forme d'interprétation littérale de la Bible. Mais nous le savons: la parole de Dieu parvient jusqu'à nous en langage humain. Les deux ne sont pas identiques, même s'ils sont inséparables. C'est pourquoi, à la lumière de la foi globale en la révélation divine dans l'Ancien et le Nouveau Testament, on ne peut extraire quelques passages isolés, sans tenir compte de leur contexte historique, pour réduire la liberté de religion et de conscience fondée dans la morale naturelle. Nous n'attendons pas de l'Etat qu'il impose de force, avec les moyens dont il dispose, l'adhésion à une foi déterminée. C'est légitimement toutefois que tous les citoyens attendent de leur Etat la protection de leurs droits civiques, y compris la liberté religieuse individuelle et communautaire. Le fondamentalisme, au sens d'une violence perpétrée contre autrui au nom de Dieu, est foncièrement anti-chrétien et immoral. Car celui qui, au nom de Dieu, blesse un autre être humain, dans son corps ou dans son âme, agit contre la volonté de Dieu, qui est le créateur de chaque vie humaine.

ZEIT: Il n'empêche : on a tué et on tue au nom de Dieu.

Le cardinal Müller: La « violence justifiée par la religion » est une contradiction en soi. Les actes de terrorisme et les attentats-suicides ne sont pas seulement un crime contre l'humanité mais ils sont un sacrilège commis envers le Dieu créateur. Cela vaut pour les trois religions: judaïsme, christianisme et islam. Je mentionne expressément l'islam, parce que Allah y est loué comme le créateur de la vie, le tout-miséricordieux et le très-miséricordieux. Et personne ne peut légitimer le fait de commettre le mal, parce que Dieu est l'auteur de tout bien. La religion est, comme vertu naturelle, culte rendu à Dieu. D'un point de vue chrétien, elle se concrétise dans l'amour de Dieu et du prochain. Et l'amour signifie toujours être pour et pas contre autrui.

ZEIT: La violence n'est donc pas inhérente à la prétention des religions à la vérité ?

Le cardinal Müller: Les laïcistes aimeraient bien cela. Ils veulent évincer violemment la religion, sous toutes ses formes, de l'espace public, conformément à leur propre dogme : « la religion est une affaire privée ». Cela contredit diamétralement le droit de l'homme qu'est le libre exercice de la religion. Celui qui prétend que la vérité mène à la violence, se rend lui-même coupable de violence envers la vérité. La vérité ne menace pas, mais offre un fondement à toute morale individuelle et à toute éthique sociale. Dans la compréhension chrétienne, la vérité révélée de Dieu demeure aussi un mystère incompréhensible. Elle reste un mystère qu'on ne peut maîtriser rationnellement et qui ne légitime aucune prétention à une domination absolue de certains hommes sur d'autres hommes au nom de Dieu […]

ZEIT: Que dites-vous à un combattant de l'« Etat islamique », qui soutient que combattre les incroyants est conforme à la volonté de Dieu ?

Le cardinal Müller: Que la volonté de Dieu ne va jamais contre son être, qui est la bonté, et contre son attitude toujours miséricordieuse. Nous avons aussi dans ce que l'on appelle le « volontarisme » des représentations absurdes de la volonté absolue de Dieu, selon lesquelles le bien ne représente pas son être mais est l'expression de sa volonté arbitraire. Par exemple : ce n'est pas parce qu'une chose est bonne que Dieu la veut, mais c'est parce que Dieu la veut qu'elle est bonne. Or cela aurait une conséquence qui défie toute description : si Dieu voulait que je tue ma mère, je devrais le faire. Le pape Benoît, dans son discours de Ratisbonne, a soutenu au contraire que Dieu est en même temps la vérité et la bonté, la justice et la miséricorde. C'est parce que Dieu est amour que la foi dans la liberté est possible.

ZEIT: Benoît XVI a été violemment critiqué pour ce discours.

Le cardinal Müller: Mais il était prophétique ! Comme l'a expliqué le pape Benoît : nous pouvons seulement témoigner de la vérité, mais nous n'avons jamais le droit de l'imposer aux autres ou de les contraindre par des menaces. La foi comme communauté de vie avec Dieu ne peut s'épanouir que dans la liberté. Bref : foi et contrainte s'excluent l'une l'autre. Même si les chrétiens, les adeptes d'autres religions et les incroyants n'ont pas vu les choses ainsi à toutes les époques. La vérité absolutisée et imposée par la violence n'est pas la vérité, mais une idéologie, – comme la « terreur vertueuse » des jacobins ou les formes actuelles de lavage de cerveau et de rééducation médiatique. […]

ZEIT: De quoi vous réjouissez-vous dans cette année nouvelle, l'année de la miséricorde ?
Le cardinal Müller: Je me réjouis si les nombreuses portes saintes qui ont été ouvertes deviennent pour nous un signe, qu'il faut ouvrir la porte de notre cœur au Fils de Dieu, qui vient à nous dans l'humilité et le silence. J'espère que la porte de la miséricorde de Dieu s'ouvrira pour beaucoup de gens, car elle seule peut sauver notre monde déchiré par la haine et la violence. »

Vérité et Espérance/Pâque nouvelle, n° 98 (1er trimestre 2016)

mag_98-page-001 (2).jpgRELIRE LE TESTAMENT SPIRITUEL DE JEAN-PAUL II

"MEMOIRE ET IDENTITE"

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Sur le site web  « nouvelles de France », Laurent de Woillemont  commente (mars 2016) cet ouvrage significatif d’un pape qui a marqué la vie de l’Eglise pendant plus d’un quart de siècle :un testament à lire et à relire

« Ce livre est le témoignage posthume, pour ne pas dire le testament de Jean Paul II, qu’il n’a pas publié de son vivant, de façon délibérée. Ces entretiens datent de 1993; ils se sont tenus à Castel Gandolfo, avec des amis philosophes polonais. La discussion est très libre et tourne autour de cinq thèmes ; la limite imposée au mal, liberté et responsabilité, quand je pense patrie, quand je pense Europe, la démocratie : possibilités et risques.

Il s’agit donc de thématiques à la fois morales et politiques sur lesquelles le pape donne son avis personnel ; bien que ces conversations restent privées, le livre est bien signé Jean Paul II, et non pas Karol Wojtilya. A ce titre, et au vu des références dont le pape se réclame, on peut difficilement contester le caractère autorisé de ce document, bien qu’il ne soit pas à proprement parler « magistériel ».

Or, le pape s’exprime sur des sujets on ne peut plus sensibles et d’actualité ; le titre à lui seul est révélateur ; l’identité et la mémoire sont des sujet brûlants aujourd’hui, qu’il s’agisse de l’identité sexuelle ou de l’identité nationale, les débats font rage et les mémoires non plus ne sont pas traitées de manière égale ; certaines sont censées être plus nécessaires à la mémoire collective que d’autres…

Le pape assume parfaitement son patriotisme polonais ; il rappelle qu’à l’origine de ce terme, il y a le mot « père », et que le sentiment patriotique s’inscrit tout à fait dans la foi catholique puisqu’elle se rattache directement dans le quatrième commandement « Honore ton père et ta mère ». Nous devons vénérer nos parents car ils représentent pour nous le Dieu créateur. La famille, la nation et la patrie demeurent des réalités considérées par la doctrine sociale de l’Eglise comme des sociétés « naturelles ». « Elles ne sont pas le fruit d’une simple convention » et ne peuvent être remplacées par rien d’autre ! Les nations, de manière analogue aux individus, sont dotées d’une mémoire historique. Paroles prophétiques s’il en est. Paroles qui nous provoquent aujourd’hui et restent un guide sur pour nous diriger en ces périodes de troubles. Pour autant, si l’homme a une vocation eschatologique il n’en est pas de même des nations. Le pape observe aussi que la Pologne comme nation sort de la préhistoire au moment de son baptême et commence alors à exister dans l’histoire.

En bon Polonais, il nous rappelle la saga de « Jean III Sobieski qui sauva l’Europe du danger ottoman à Vienne en 1683 », « victoire qui éloigna ce danger de l’Europe pour une longue période » (p 168). Il est intéressant de remarquer qu’aujourd’hui le pape François, les évêques ainsi que toute la hiérarchie catholique et ses « bonnes œuvres » militent en faveur de l’arrivée massive de ces mêmes musulmans, qui transitent essentiellement par l’ancienne puissance ottomane…

La réflexion menée sur le juste usage de la liberté semble plus pertinente que jamais. Le pape insiste sur le fait que l’on détourne l’homme de sa responsabilité éthique lorsque l’on s’appuie sur la liberté seule. Il faut un critère régulateur pour l’usage de la liberté ; ce critère en saurait être le seul plaisir, ni même l’utile. Le saint pape nous invite à faire la distinction entre le bien juste (bonum honestum), le bien utile (bonum utile), et le bien délectable (bonum delectabile). C’est la ligne de partage entre la tradition de l’éthique aristotélicienne et thomiste d’une part et l’utilitarisme moderne d’autre part, que l’on peut résumer par l’expression « le maximum de plaisir pour le plus grand nombre d’hommes». (P 50).

Reprenant les actes du Magistère, depuis Léon XIII, Pie XI, Jean XXXIII qui synthétise les travaux de Pie XII, Paul VI et enfin sa propre trilogie Laborem exercensSollicitudo rei socialis et Centesimus annus, saint Jean-Paul II remarque qu’à la source de tous ces documents se trouve le thème de la liberté de l’homme; « la liberté est donnée à l’homme par le Créateur comme un don et comme une tache » p 57.

Apres avoir indiqué que c’est par un processus électoral légal que le chancelier Hitler est arrivé au pouvoir, Jean-Paul II rappelle que les parlements qui approuvent promulguent des lois sur l’interruption de grossesse par exemple « se mettent conflit manifeste avec la loi de Dieu et avec la loi naturelle » (p163) ; Ces deux lois sont donc supérieures à toute législation humaine.

Pour Jean-Paul II, l’histoire de l’Europe a une dimension verticale : « Le Règne de Dieu se greffe et se développe dans l’histoire de l’homme mais son but est bien la vie future ».

Ce livre très court traite des défis que les catholiques rencontrent aujourd’hui et la grande voix de ce géant reste pour nous un guide sur dans cette période de trouble et de désolation. C’est sans doute pour cela qu’il n’a pas été réédité et qu’il est urgent de la partager ou de l’acquérir. »

Mémoire et Identité, Jean-Paul II, Flammarion