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01/01/2016

A la Nativité par l'Angélus

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À LA NATIVITÉ PAR L’ANGÉLUS 

Trois fois le jour, l’appel de l’angélus nous convie à la Nativité du Christ. Non seulement à la célébration de sa naissance dans le temps de notre histoire, mais aussi à l’accomplissement de sa naissance en nous-mêmes.

La Sainte Vierge y est notre modèle, et la demande que nous lui adressons par la prière des Ave reçoit réponse assurément, de manière à nous conformer efficacement à elle, si nous la prions avec cœur.

Cette simple prière renferme, comme nous allons le voir, un enseignement substantiel et sûr de vie spirituelle ; la place qui revient à Marie dans l’œuvre de notre salut y est indiquée par la sainte Ecriture, dont sont extraites en effet les trois invocations qui la composent.

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ANGELUS DÓMINI NUNTIÁVIT MARÍÆ,

ET CONCÉPIT DE SPÍRITU SANCTO.

« L’Ange du Seigneur a porté l’annonce à Marie,

et elle a conçu du Saint-Esprit. »

~

AVE MARÍA... ― « Je vous salue, Marie... »

~

Le Seigneur envoie son Ange. On se rappellera par ce premier verset que l’initiative de « ce qui est bon » vient indubitablement de Dieu. Ainsi en fut-il dès les origines : « Au commencement, Dieu... » (Gn, 1, 1) Tout bien procède de lui, et s’il nous arrive d’y coopérer, ce ne peut se faire qu’en vertu de sa grâce : sous sa motion, puis par elle. C’est Dieu qui nous a aimés en premier (Cf. 1 Jn 4, 10 [Vulg.]).

Cette coopération, Dieu la veut : il associe en effet à l’œuvre maîtresse qu’est l’Incarnation une Fille des hommes, à laquelle il confie une place déterminante dans le mystère : le Christ, Verbe fait chair, l’Enfant de la crèche, sera « l’os de ses os et la chair de sa chair » (cf. Gn 2, 23).

~

La volonté divine se fait connaître à elle non point directement, mais par l’intermédiaire d’une créature : l’Ange. Dieu peut certes communiquer directement avec l’âme de ses fidèles, mais dès avant qu’il ne vienne habiter parmi nous, il montre qu’il entend s’exprimer par la voix de ministres qu’il prépose à cette fin.

Cette caractéristique s’observe à plusieurs reprises au moment charnière de l’histoire du salut : annonce à Zacharie (Lc 1, 11), à saint Joseph (Mt 1, 20), aux bergers de Bethléem (Lc 2, 9)... Elle était déjà de règle sous l’ancienne Alliance, où Dieu parle « par les prophètes » (Credo), et aux jours de la manifestation du Messie, quand « il nous a parlé par son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses » (Hb 1, 2). Puis, ce même Fils donne mission à ses Apôtres et à leurs successeurs de parler en son Nom : « Celui qui vous écoute m’écoute ; celui qui vous rejette me rejette ; et celui qui me rejette rejette celui qui m’a envoyé. » (Lc 10, 16)

Si la Vierge choisie pour être Mère de Dieu écoute humblement l’Ange, qui sommes-nous donc, nous, pour prétendre avoir accès aux desseins du Très-Haut sans écouter ceux qu’il a établis « princes sur toute la terre » (Ps 44 [45], 17, texte que la Liturgie applique aux Apôtres Pierre et Paul et à leurs successeurs) ? Qui sommes-nous pour répandre exégèses, prêches et thèses hors de l’approbation de ceux qui ont reçu de lui mission de gouverner son troupeau ?

~

Or, si le Seigneur a voulu que le Christ vînt au monde par Marie, c’est aussi par Marie qu’il viendra en nos cœurs : le Saint-Esprit a manifesté où va sa prédilection.

La Vierge Marie est unique. Pas seulement l’unique qui puisse donner naissance au Christ ; mais, puisqu’elle est le pont par lequel la Divinité est entrée dans notre humanité, elle est pareillement le seul passage par lequel notre humanité puisse rejoindre la Divinité.

Le Christ est le seul Médiateur : il l’est en qualité d’unique « Pontife des biens à venir » (He 9, 11). Or le Pontife (Ponti-fex) est celui qui « fait un pont ». Sans Pontife, point de pont : le Pontife est donc le Médiateur. Mais sa médiation même, c’est le pont qu’il fait. Voilà pourquoi le pont participe de son titre de Médiateur, sans être pour autant un autre médiateur. Il n’y a pas deux médiateurs. Marie est Médiatrice parce qu’elle est le Pont que ‘fait’ le Verbe-Pontife, par le choix qu’il fait d’elle en son Incarnation.

La Médiatrice n’est pas juxtaposée au Médiateur comme le sont deux termes d’un binôme. La Mère du Christ et le Christ sont bien entendu deux personnes distinctes, mais il ne s’ensuit pas que la médiation de la Mère vienne se surajouter à la médiation du Fils : elle en est indissociable, tout de même que le titre de « Mère de Dieu » qui lui revient (Concile d’Ephèse) est inhérent à celui de « Verbe fait chair » porté par son Fils.

~

Semblablement, le rôle de la Vierge Marie focalise notre foi sur l’action du Saint-Esprit : « et elle a conçu du Saint-Esprit. »

Tout ce que fait Marie, elle le fait par le Saint-Esprit : sans doute est-elle dite bienheureuse d’avoir porté et nourri le Christ, mais Notre-Seigneur précise que c’est d’abord pour avoir écouté la parole de Dieu, et l’avoir gardée (cf. Lc 11, 27-28). Ce qu’avait du reste déjà proclamé sa cousine, Elisabeth : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur » (Lc 1, 45).

Notre Noël, sa maternité selon la chair, est le fruit de sa parfaite docilité à l’Esprit. Au temps de la Création, « l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux » (Gn 1, 2) ; au temps de l’Incarnation l’Esprit Saint vient sur Marie, la Puissance du Très-Haut la prend sous son ombre (cf. Lc 1, 35). Noël est le couronnement de sa docilité à l’Esprit.

Une telle docilité une fois posée, toute action de Marie est action de l’Esprit : rien d’étonnant dès lors que l’Eglise reconnaisse en elle les traits ce cette action de l’Esprit. Le Christ lui-même associe intimement sa Mère au rôle du Saint-Esprit : « Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn 14, 18), dit-il à ses disciples, leur annonçant le don de l’Esprit après son retour au Père ; et au moment de mourir sur la Croix : « ...il dit au disciple : ‘Voici ta mère’ » (Jn 19, 27). Parce que par sa docilité elle est pleine de l’Esprit-Saint, elle remplit auprès de nous ce même et unique rôle, qui reste bien celui de l’Esprit.

L’Esprit est le « Conseiller », elle est la « Mère du Bon Conseil » ; l’Esprit est le « Consolateur par excellence », elle, la « Consolatrice des affligés » ; lui, le « Défenseur », elle le « Secours des chrétiens ». Il « emplit de la grâce d’en-haut », elle est « Mère de la grâce divine » ; il « répand l’amour dans les cœurs », elle est la « Mère du bel amour » ; il « affermit les infirmités de notre corps », elle est le « Salut des infirmes », et ainsi de suite... Bref, tout ce qu’il accomplit, elle le met en œuvre, parce qu’elle est tout à lui. On ne peut trouver l’Esprit sans Marie, ni Marie sans l’Esprit. En tout cela, c’est l’Esprit qui opère, et toujours il opère par Marie. Tel est son choix.

Si nous voulons que l’Esprit forme en nous le Christ, imitons la docilité de la Sainte Vierge, et demandons-lui de l’enfanter en nos cœurs. Noël historique, Noël liturgique, Noël à notre intime.

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ECCE ANCÍLLA DÓMINI,

FIAT MIHI SECÚNDUM VERBUM TUUM.

« Voici la servante du Seigneur,

qu’il me soit fait selon votre parole. »

~

AVE MARÍA... ― « Je vous salue, Marie... »

~

L’initiative vient de Dieu, mais Dieu veut associer réellement l’homme à son action : il ne force donc pas son assentiment, mais attend qu’il soit volontairement et librement consenti. La fête de Noël vient consacrer l’ouverture de la nouvelle Alliance ; or il ne peut y avoir alliance sans l’accord des parties. Le Testament aussi, si l’on se réfère à ce terme, ne devient effectif que par l’acceptation du légataire.

Cela n’implique néanmoins en aucune façon l’égale condition des parties. La Vierge en a bien conscience, qui se déclare « servante du Seigneur ».

Tirons-en une nécessaire mise au point pour notre mentalité ambiante, fille de toutes les émancipations : le maître mot qui veut s’imposer à chacun est qu’on revendique son droit à disposer de soi-même. Outre que pareil slogan nous livre à toutes les tyrannies bien au contraire de nous libérer ― à commencer par la nôtre propre ―, il fausse surtout la perception de notre rapport à Dieu.

« Comme les yeux de l’esclave vers la main de son maître, comme les yeux de la servante vers la main de sa maîtresse, nos yeux sont levés vers le Seigneur notre Dieu » (Ps 122 [123], 2) ; « Voici la servante du Seigneur » (Lc 1, 38) : l’Ancien Testament et le Nouveau sont bien en harmonie. La dignité de fils adoptifs que nous offre notre Créateur, le beau titre de Père qu’il nous invite à lui donner, toute la tendresse dont il ne cesse de nous combler ne peuvent que nous faire rejeter avec horreur les manières de copinage dans nos relations avec lui ; davantage encore quelque revendication que ce soit. « Donne-moi la part qui me revient » (Lc 15, 12) : c’est ce que disait le fils prodigue à son père... au moment de sa perte !

« Vous m’appelez ‘Maître’ et ‘Seigneur’, et vous avez raison, car vraiment je le suis » (Jn 13, 13). Le Christ lui-même prie son Père à genoux : « S’étant mis à genoux, il priait en disant : ‘Père...’ » (Lc 22, 41-42). Saint Etienne (Ac 7, 60), saint Paul (Ac 20, 36) adoptent cette même attitude. Sainte Thérèse d’Avila, intime de Dieu s’il en est, ne se lasse pas de le nommer « sa Majesté ».

~

En plus de ce profond respect pour le Seigneur, la réponse de la Vierge nous apprend la disponibilité : « Qu’il me soit fait ». Elle ne prend pas les rênes, elle laisse Dieu agir en elle. Cette disponibilité n’a rien d’un paresseux et présomptueux quiétisme : verset 38 du chapitre 1 en saint Luc : « Alors l’Ange la quitta. » ; verset 39 : « Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse. » Tout ce qu’il faut faire, elle le fait, promptement ; mais c’est la volonté du Seigneur qu’elle accomplit, jamais la sienne propre.

Les vrais contemplatifs sont très actifs, à cette précision près,  que leur activité est celle de Dieu en eux. La même sainte Thérèse nous en est un exemple. Un chrétien plein de soi-même fait à rebours endosser à Dieu ses gesticulations personnelles qui n’ont rien de divin, répandant ainsi le scandale et contrecarrant l’œuvre du Salut.

~

Enfin, c’est en respectant en pleine confiance la voie par lui choisie pour lui faire connaître sa volonté, que Notre-Dame se reconnaît au service du Seigneur, et accepte tout de lui. Car, remarquons-le bien, répondant à l’Ange elle ne dit pas : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ‘sa’ parole » mais « selon ‘votre’ parole ».

Peut-être sommes nous prêts, quant à nous, à obéir à Dieu, mais nous renâclons à exécuter sa volonté sur la parole de ceux qu’il nous envoie...

Si nous voulons que le Christ naisse en nous, et réaliser ainsi le Noël de notre être, il nous faut nous abandonner entièrement à ce que le Seigneur attend de nous ; mais, chaque fois que nous nous soustrayons à l’humble obéissance aux messagers par lesquels il s’adresse à nous, nous risquons immanquablement de suivre notre propre volonté croyant suivre la sienne, tenant ainsi en échec tous ses desseins sur nous.

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ET VERBUM CARO FACTUM EST,

ET HABITÁVIT IN NOBIS.

« Et le Verbe s’est fait chair,

et il a habité parmi nous. »

~

AVE MARÍA... ― « Je vous salue, Marie... »

~

Dans la réponse de la Vierge « qu’il me soit fait », le ‘il’ était impersonnel ; ici, le verbe reste le même, mais le sujet devient personnel par excellence : le Verbe de Dieu.

Pour que Dieu naisse en nous bien réellement, il faut aussi que notre réponse à son appel reste indéterminée, de manière que la détermination devienne sienne et ne soit pas nôtre. Nous ne pouvons par nous-mêmes produire du divin : si nous lui laissons la place, Dieu le produit en nous. « Le Puissant fit pour moi des merveilles » (Lc 1, 49). Tout le Magnificat chante l’action du Seigneur. L’âme de Marie ― et la nôtre quand elle le met sur nos lèvres ― se contente d’exalter le Seigneur et d’exulter en Dieu, son Sauveur.

Alors peut se produire le mystère le plus inconcevable : le Verbe se fait chair. Et l’Incarnation de la Personne divine dans le sein de Marie se prolonge dans l’Eglise et dans chacun de ses membres qui répète après elle, à son exemple et grâce à son intercession son fiat, par l’Esprit-Saint. Ainsi se forme le Corps mystique du Christ. « En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous » (Jn 14, 20).

Comme notre vie changerait si nous prenions vraiment conscience que nous sommes des « théophores », des « porteurs de Dieu » ! Il nous arriverait alors ce que l’Alléluia chantera admirablement du vieillard Siméon, quand prendra fin le temps de Noël : « Le vieillard portait l’Enfant, mais c’est l’Enfant qui conduisait le vieillard » (Liturgie du 2 février).

~

« Et habitavit in nobis. » Le grec signifie littéralement « et il a planté sa tente en nous. » Il s’installe, comme on prend possession d’un territoire. Pour un Oriental, planter sa tente, c’est marquer un lieu de son empreinte.

Le verbe latin rend la même idée. Habitare ‘habiter’ dérive de habere « avoir », « posséder » ; il s’agit de la forme fréquentative (suffixe -itare), ‘avoir à répétition, continuellement’. Cette intronisation dans nos cœurs ne doit donc pas être seulement un événement ponctuel, sans lendemain. Le Christ vient habiter en nous, c’est-à-dire, y être de manière ‘habituelle’ (autre dérivé du même radical).

La triple répétition journalière de l’Angélus, matin, midi et soir, offre, à qui le veut, d’actualiser cette présence du Christ. Ainsi pourra-t-on dire avec l’Apôtre : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Alors, Jésus simplement figuré dans la crèche deviendra bien réel dans un cœur de chair.

~

Sa présence s’opère de trois manières : tout d’abord par la grâce de Dieu qui veut nous donner les moyens de notre sanctification avant même que nous y soyons pour quelque chose ; ensuite, par la demande de secours que nous lui adressons par l’intercession de Marie, que nous associons à cette demande ; enfin, par la mise en conformité de notre vie avec la volonté du Père : car on ne peut répéter sincèrement ces mots : « qu’il me soit fait selon votre parole », et en même temps continuer à s’endurcir dans des comportements qui lui sont contraires.

Le verset final et l’oraison qui clôturent l’Angélus en résument toute la doctrine. Puisse cette vénérable dévotion nous acheminer peu à peu à transformer en Noël notre vie !

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ORA PRO NOBIS, SANCTA DEI GENETRIX,

UT DIGNI EFFICIÁMUR PROMISSIÓNIBUS CHRISTI.

« Priez pour nous, sainte Mère de Dieu,

afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ. »

ORÉMUS. ― GRÁTIAM TUAM, QUǼSUMUS, DÓMINE, MÉNTIBUS NOSTRIS INFÚNDE : UT QUI, ANGELO NUNTIÁNTE, CHRISTI FÍLII TUI INCARNATIÓNEM COGNÓVIMUS ; PER PASSIÓNEM EIUS ET CRUCEM AD RESURRECTIÓNIS GLÓRIAM PERDUCÁMUR. PER EÚNDEM CHRISTUM DÓMINUM NOSTRUM. AMEN.

« Prions. ― Répandez, s’il vous plaît, Seigneur, votre grâce en nos cœurs, afin qu’ayant connu par l’annonce de l’Ange, l’Incarnation du Christ, votre Fils, nous soyons conduits par sa passion et par sa croix jusqu’à la gloire de sa résurrection. Par le même Christ, notre Seigneur. Amen. »

 

Jean-Baptiste Thibaux

Faut-il en finir avec le péché originel ?

verité et esperance n° 97406.jpgFAUT-IL EN FINIR AVEC LE PÉCHÉ ORIGINEL ? 

Moi, je suis né dans la faute, j’étais pécheur dès le sein de ma mère (Ps. 50, 7). Quelle est donc cette malédiction collective appelée « péché originel » ? Pourquoi et comment sommes-nous contaminés – dès la conception ! – par le péché qu’un autre a commis au nom de l’humanité au commencement du monde ? Si Dieu est bon, pourquoi a-t-il soumis Adam à l’épreuve de la tentation ? Ne savait-il pas d’avance qu’il tomberait, et nous avec lui ? Pourquoi, comme l’écrit saint Paul, sommes-nous « vendus au pouvoir du péché ? Vraiment, ce que je fais, je ne le comprends pas [...] puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas. Or si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui accomplis l’action, mais le péché qui habite en moi. »[1] Si nous élargissons ce thème aux sources même du mal, on pourrait se demander – avec les païens antiques – si deux principes divins opposés ne gouvernent pas l’homme : le bien et le mal, indissolublement liés à la racine de l’être... 

Au milieu de l’été dernier a paru un essai consacré à la vaste et épineuse question du péché originel.9782873566654.jpg Cette exploration théologique et pastorale (sous-titre de l’ouvrage) a retenu notre attention pour trois raisons : l’ambition théologique, la clarté des arguments et la simplicité de lecture. Son auteur, Michel Salamolard, est un prêtre suisse, incardiné dans le diocèse de Sion.           

Le péché originel est-il un dogme ou bien peut-on en discuter librement ? L’auteur distingue trois types de vérités chrétiennes, par ordre décroissant :

  1. le dogme, c’est-à-dire les vérités sûres et permanentes (les articles du Credo et les vérités définies solennellement par le magistère : Immaculée Conception, Assomption de la Vierge Marie) ;
  2. la doctrine commune, qui sont des « affirmations plus ou moins pertinentes, reflet d’une culture et d’une époque, utiles pendant un temps plus ou moins long, jusqu’à ce que des nécessités ou des urgences pastorales exigent de les réviser »[2], ces doctrines ne sont pas irréformables, à moins d’être explicitement déclarées comme telle par le magistère ;
  3. les opinions théologiques qui relèvent de la réflexion personnelle et sont proposées à l’Eglise ; elles sont recevables – et criticables – dans leur diversité (par ex. la théologie de la libération, la théologie féministe, la théologie scolastique...), mais n’ont évidemment aucun caractère contraignant.

Dans quelle catégorie l’auteur situe-t-il le péché originel ? « Le péché originel fut d’abord une opinion théologique élaborée et défendue par le grand saint Augustin (354-430), mais pour l’essentiel, cette opinion est entrée dans l’enseignement officiel de l’Eglise catholique romaine (pas dans celui des Eglises orthodoxes)[3]. » L’auteur situe prudemment – mais clairement – le péché originel dans la doctrine commune de l’Eglise. Mais le péché originel semble aujourd’hui faire problème : l’annonce de l’évangile – une bonne nouvelle ! – n’est-elle pas plombée d’avance par la mauvaise nouvelle d’un « péché originel » dont nous serions tous les héritiers sans en être nullement coupables ni responsables ? A cette question est liée une autre, lancinante : d’où vient le mal ? L’auteur se propose d’ouvrir des pistes de réflexions, de « toucher » cette doctrine, non pour la rejeter, mais pour la sonder et mieux la comprendre... Voyons ce qu’il en est.

Des Pères latins au Catéchisme

L’exploration débute par l’histoire. Dans l’Église latine, la notion de péché originel s’est développée à partir d’une réflexion de S. Augustin commentant S. Cyprien de Carthage (200-258). La question débattue était celle de la pratique du baptême des nouveau-nés. Selon Cyprien, « le nouveau-né avait besoin du baptême pour la rémission non de ses propres péchés, mais de celui d’Adam, dont il héritait comme tout un chacun. Augustin adopta ce point de vue, le développa, le justifia et le défendit avec toujours plus de vigueur, de rigueur et d’ardeur dans sa longue lutte contre ceux qui tenaient une autre opinion et un autre langage »[4].

Précédant Cyprien de quelques décennies, Tertullien (v. 160-v. 225) propose une vision moins fataliste du péché originel ; comme dans la tradition orientale, il souligne davantage la liberté et la responsabilité de l’homme ; la dynamique de Dieu et du salut n’est pas interrompue, mais relancée par la « chute ».

En occident, saint Augustin a écrasé de son autorité les développements ultérieurs de la doctrine du péché originel, jusqu’à considérer que le motif principal de l’Incarnation est le pardon des péchés. Ce que l’auteur reproche à Augustin, c’est d’avoir trop nourri sa théologie de ses propres expériences de pécheur d’avant sa conversion (jeunesse tumultueuse, concubinage pendant quinze ans, enfant naturel, fréquentation des hérétiques, des astrologues...), et ainsi d’avoir noirci la nature humaine et durci l’Ecriture, là où elle n’est pas si claire ; « là où elle laisse planer une part de mystère, Augustin a voulu faire toute la lumière avec sa doctrine du péché originel »[5]. Augustin fut ainsi conduit à estimer que les bébés morts sans baptême allaient en enfer, que l’humanité se divise entre prédestinés (en petit nombre) et damnés (en grand nombre), que la propagation du péché d’Adam se fait par l’union charnelle de l’homme et de la femme, que l’humanité est une « masse de boue »...

Heureusement, la doctrine personnelle d’Augustin n’est pas devenue totalement celle de l’Eglise catholique ; elle en a retenu des éléments importants mais en a rejeté d’autres. C’est d’abord le concile de Carthage (418) puis celui d’Orange (529) qui vont intégrer ces éléments augustiniens dans la doctrine commune de l’Eglise. Le concile de Trente formulera la réception du « péché originel » dans un décret dogmatique de 1546 qui peut être résumé comme suit : le premier homme, Adam, a transgressé le commandement de Dieu, il a immédiatement perdu la sainteté et encouru la colère et l’indignation de Dieu, et ensuite la mort. Ce péché d’Adam s’est transmis à sa descendance et à tout le genre humain. Cette vision de la chute et du salut a été relayée par le Catéchisme de l’Eglise catholique (396-409) : « La doctrine du péché originel est pour ainsi dire le « revers » de la Bonne Nouvelle que Jésus est le Sauveur de tous les hommes, que tous ont besoin du salut, et que le salut est offert à tous par le Christ ».[6] Plus récemment, le pape Benoît XVI a réaffirmé clairement : « Si la conscience du dogme du péché originel a mûri dans la foi de l’Église, c’est qu’il est indissociable d’un autre dogme, celui du salut et de la liberté dans le Christ. On ne devrait donc jamais parler du péché d’Adam et de l’humanité hors du contexte du salut, c’est-à-dire sans les inclure dans le cadre de la justification dans le Christ ».[7]

Des pépins dans la pomme 

L’auteur relève cependant les éléments de cette doctrine qui lui font problème : difficile accord avec nos sciences naturelles (exista-t-il au « paradis terrestre » une super-humanité, dispensée de travail, de souffrance, de mort ?) ; créationnisme naïf et irrationnel ; fabrication de mythes (âge d’or, temps métahistorique, monde préternaturel...[8]) ; discutable cohérence théologique (Dieu est la seule Origine, son Oeuvre est unique et inscrite dans le temps : création et rédemption sont orientées vers une alliance éternelle avec Lui). En résumé, écrit Michel Salamolard, « ce qui se propage depuis l’Origine, c’est l’amour infini et surabondant de Dieu, vainqueur par avance de tous les obstacles ».[9] A l’appui de sa thèse, l’auteur propose un long développement des chapitres 2 et 3 du livre de la Genèse ainsi qu’un commentaire serré de Romains 5, 12-21. L’origine du mal se trouverait ainsi logée dans le coeur de l’homme ; il proviendrait de deux sources, la Loi et le désir illimité de l’homme, qui est en lui comme la marque de la ressemblance divine. Le péché et la mort viendraient de ce combat intérieur, de cette dialectique de notre désir infini et de nos limites : « La confrontation entre ce désir et la Loi, tous deux venant de Dieu, sera donc rude, permanente, impitoyable. Le résultat en sera souvent, très souvent, le péché. Ce dernier conduit à la mort, pas seulement physique, mais aussi spirituelle : c’est une rupture avec le Dieu vivant ».[10]

Comment intégrer dans cette vision humaniste, le dogme de l’Immaculée Conception selon lequel, « la bienheureuse Vierge Marie [...] a été préservée intacte de toute souillure du péché originel » ? La réponse de l’auteur est désarmante : « Toute personne humaine, à cause de son âme créée [pure] par Dieu, participe de la dignité et du « privilège » de l’Immaculée Conception de Marie. La transmission d’un péché originel devient impensable »[11]. Nous sommes donc tous de conception immaculée ! L’auteur concède cependant que « la commune immaculée conception atteint en Marie une perfection vraiment singulière »[12]... En conséquence, la Vierge Marie aurait connu, elle aussi, une évolution spirituelle, « un développement de sa sainteté durant son parcours terrestre qui [...], de perfection en perfection, se réalisera à l’Assomption »[13], sachant toutefois que ce dogme « n’implique pas que seule la Vierge est entrée corps et âme dans la gloire de la résurrection, mais que pour elle, cela s’est réalisé non seulement de manière certaine, mais encore de façon unique et éminente ». Ainsi d’autres saints personnages auraient déjà bénéficié de l’Assomption ? L’auteur pense-t-il à Hénok ? à Élie ?...[14]

Glissant subtilement d’une proposition à l’autre, l’auteur fait appel au « progrès de nos connaissances pour éclairer une meilleure lecture des textes qui plaide clairement contre la doctrine classique, fondée sur une interprétation erronée »... Mais, se ressaisissant, il tempère aussitôt son propos : « Conclure ainsi ne signifie pas jeter la doctrine classique par-dessus bord, mais nous oblige plutôt à la scruter à nouveau, afin de mettre en lumière la vérité qui se cherchait, qui était visée à travers des formulations imparfaites ou dépassées »... [15]

La « doctrine classique » : Écriture et Tradition 

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Justement, que propose cette doctrine classique ? Le Catéchisme de l’ Église catholique (396-409) affirme que le péché originel affecte la nature humaine par propagation, c’est un péché « contracté » et non pas « commis », un état et non un acte. C’est pourquoi l’Église baptise aussi les bébés et les enfants, car le baptême « efface le péché originel et retourne l’homme vers Dieu. Mais les conséquences pour la nature, affaiblie et inclinée au mal, persistent dans l’homme et l’appellent au combat spirituel ».

La doctrine classique affirme aussi clairement que l’origine du mal ne se trouve nullement dans l’homme, mais dans le monde invisible qui précède l’existence de l’homme. Le mal trouve sa source dans celui que Jésus a appelé très précisément « le père du mensonge », Satan. Lorsque Dieu a révélé à ses anges son projet d’amour (à savoir : toute la création, toutes les créatures sont invitées à partager la vie divine sous la guidance du Fils éternel), une partie de ces créatures spirituelles a refusé le projet divin, a refusé de s’incliner devant les êtres inférieurs, charnels, matériels, en particulier devant la femme par qui le Fils devait prendre chair, la Vierge Marie. « Non serviam ! Nous ne servirons pas ce projet, ce Dieu ! Nous détruirons cette création et ces créatures ! » Ainsi le Démon est aussi, comme le dit Jésus, « homicide dès le commencement » (Jn 8, 44)[16].

Les références bibliques sont claires, nombreuses, irréfutables, entre autres Ez. 28,11-19 ; Is. 14, 12-17; Ap.12, 7-12. Il faut aussi citer en entier les passages suivants :

« C’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde ; ils en font l’expérience ceux qui prennent parti pour lui » (Sg 2, 24) ;

« Nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes » (Eph 6, 12) ;

« Depuis le commencement, le diable est pécheur. C’est pour détruire les oeuvres du diable que le Fils de Dieu s’est manifesté » (1 Jn 3, 8)...

Cette chute des anges, entraînant la chute de l’homme, est solidement attestée par l’Écriture et la Tradition, mais est complètement ignorée par l’auteur : il se contente d’en affirmer le caractère... apocryphe (sic !) dans une brève note en bas de page ! C’est du coup tout son subtil et sympathique édifice qui devient bancal.

Qu’en disent les saints et les mystiques ?

La première cible de l’ange déchu sera évidemment Adam. Comment notre ancêtre commun aurait-il été capable de surmonter la tentation qui avait fait chuter avant lui les plus élevées des créatures célestes : être « comme des dieux » ? Mieux que les théologiens, les saints et les mystiques ont trouvé les mots pour exprimer l’indicible. 

« Avant le péché originel, Adam et Ève étaient fort différents de ce que nous, misérables humains, sommes à présents ; mais à cause de l’usage qu’ils firent du fruit défendu, ils reçurent un devenir formel et temporel, et tout ce qui en eux était spirituel se mua en chair, matière, instrumentalité et réceptivité. Auparavant ils étaient un en Dieu, et leur volonté ne faisait qu’une avec celle de Dieu ; désormais, ils sont divisés en leur volonté propre, qui est égoïsme, concupiscence, impureté. En cueillant le fruit défendu, l’homme se détourna de Dieu, son Créateur, et ce fut comme s’il usurpait le pouvoir de créer. Dans l’être humain, toutes les forces, les actions et les qualités, et leurs relations entre elles et avec la nature entière, sombrèrent au niveau de la matière, dans l’ordre corporel, et empruntèrent toutes sortes de formes et d’expressions. A l’origine, l’homme avait été établi par Dieu maître de toute la création, désormais tout se trouvait en lui rabaissé au niveau de la nature, il était comme un seigneur que ses esclaves eussent soumis et lié, et il devait à présent lutter et combattre contre ces esclaves. Je ne suis guère capable d'exprimer ces choses : c’est comme si l’homme avait possédé en Dieu l’origine et le centre de toutes choses, et comme s’il les avait ramenées à soi, si bien que ces choses étaient devenues ses maîtres.

J’ai vu l’intérieur de l’homme, tous ses organes, comme l'image de toutes les créatures et de leurs relations entre elles ; il récapitule en lui toutes choses, des astres jusqu’aux plus petits animaux, comme si ceux-ci étaient par la chute de l’homme tombés eux-mêmes dans le corporel et le périssable. Tout ceci s’harmonisait en l’homme, mais il brisa cette harmonie et dut désormais travailler, lutter et souffrir à cause de sa faute. Je ne peux exprimer cela plus clairement, car je suis moi-même un membre de l'humanité déchue ».[17]

Cette ressemblance dans le péché, transmise par Adam, la voici exprimée dans la Genèse : « Adam engendra un fils à sa ressemblance et selon son image ; il l’appela du nom de Seth »[18]. Et aussi : « Les desseins de l’homme sont mauvais dès son enfance ».[19]

Sainte Hildegarde, docteur de l’Eglise, exprime les mêmes réalités en commentant la présence d’Eve dans le corps d’Adam : « Adam, encore innocent, portait dans son corps toute la multitude du genre humain remplie de lumière selon le plan de Dieu ».[20]

Selon le texte hébreu, Adam a été créé « dans » l’image de Dieu[21], moulé dans la forme du Fils éternel, et « comme » sa ressemblance ; ainsi il récapitulait toute la création en lui-même, et il a entraîné celle-ci dans sa chute. L’homme devait être le prince de ce monde, mais Satan lui a ravi ce titre. Après la trahison d’Adam, le Fils de Dieu est chargé de recréer, par l’Incarnation et la souffrance, cette image et cette ressemblance défigurée par le péché[22]. On peut même affirmer que le péché originel est une faute heureuse (felix culpa ! chante la vigile pascale) puisque par l’Incarnation et la Rédemption, « l’homme, ainsi libéré, brille en Dieu, et Dieu en l’homme, l’homme ayant une affinité avec Dieu et ayant dans le ciel un éclat plus brillant que celui qu’il avait auparavant. Ce qui ne se serait pas produit si ce même Fils de Dieu n’avait pas revêtu la chair. [...] Après la chute de l’homme, de nombreuses vertus se sont dressées, resplendissantes, dans le ciel, comme l’humilité [...] pour relever l’homme »[23].

Et si... ?

Sans le péché originel quels auraient été les rapports entre Dieu et les hommes ? La question peut paraître oiseuse, mais les Pères de l’Eglise en ont débattu. Les quarante jours qui unissent la Résurrection à l’Ascension nous proposent une clef : cette mystérieuse présence/absence du Christ ressuscité parmi ses disciples illustre peut-être le type de relation que le Verbe aurait partagé avec les hommes ; ce corps du Christ, à la fois touchable et immatériel, visible et glorieux, ce temps suspendu entre durée et immédiateté, cette abolition de l’espace à l’intérieur même de l’espace... ouvre des perspectives lumineuses sur notre futur état de bienheureux... En se qualifiant - avant sa Passion et sa Résurrection ! - de « Pain vivant descendu du ciel », le Christ laisse comprendre quelque chose de sa nature divine : de toute éternité, il est notre Pain, notre nourriture. Pour les générations de baptisés, sa Présence réelle dans l’Eucharistie actualise l’immersion de l’Invisible dans le visible, de la Transcendance dans l’immanence... Dans l’Hostie, c’est non seulement le Christ ressuscité qui nous visite et nous nourrit, c’est aussi tout le cosmos qui est présent, tous les anges et tous les saints qui vibrent en nous de la vie divine. Nous n’avons pas fini de méditer sur l’extraordinaire richesse du Corps eucharistique et du Corps mystique !

Les Pères grecs

Revenons à notre problème initial et élargissons les perspectives. S’agissant du péché originel, peut-on réconcilier la recherche moderne et la tradition ? la sensibilité individualiste et les textes sacrés ? Oui, à condition de considérer toute l’Écriture sainte et toute la Tradition ; à condition de n’écarter aucun texte « gênant », à condition de renoncer à choisir dans le dépôt de la foi les seuls éléments qui confortent une thèse plutôt qu’une autre.

Nous avons mentionné plus haut l’opinion des Pères latins, et singulièrement Augustin. Voyons ce que disent les Pères grecs. Selon eux, le Fils de Dieu s’est fait homme pour deux raisons principales : nous faire connaître l’amour de Dieu et nous rendre participants de la nature divine.

Irénée, né en orient et mort en Gaule (en 170), exprime bien cette vision optimiste : « Telle est la raison pour laquelle le Verbe s’est fait homme et le Fils de Dieu Fils de l’homme : c’est pour que l’homme, en se mélangeant au Verbe et en recevant ainsi la filiation adoptive, devienne fils de Dieu. [...] Le Verbe de Dieu [...] à cause de son surabondant amour, s’est fait cela même que nous sommes afin de faire de nous cela même qu’il est ».

Clément d’Alexandrie (IIIe siècle) abonde dans ce sens : « Le Verbe de Dieu est devenu homme, afin que tu apprennes encore par un homme comment un homme peut devenir Dieu ».

Athanase (IVe siècle) développe : « Le Verbe s’est lui-même fait homme pour que nous soyons faits Dieu ; et lui-même s’est rendu visible par son corps pour que nous ayons une idée du Père invisible ; et il a supporté lui-même les outrages des hommes pour que nous ayons part à l’incorruptibilité ».

Enfin, Grégoire de Nysse, son contemporain : « Nous lui sommes semblables, si nous confessons que lui s’est fait semblable à nous, pour que, étant devenu tel que nous sommes, il nous fasse tel qu’il est ».[24]

Vers une doctrine plus optimiste ?

Le Catéchisme de l’Église catholique, qui n’ignore évidemment pas sa propre tradition grecque, énumère (457-460) les quatre motifs pour lesquels le Verbe s’est fait chair, mais il les propose dans un ordre croissant qui laisse entendre que tout débute à la « chute ». 1) le Verbe vient nous sauver en nous réconciliant avec Dieu ; 2) pour que nous connaissions ainsi l’amour de Dieu ; 3) pour que le Christ soit notre modèle de sainteté ; 4) pour nous rendre participants de la nature divine.

Avec le temps, l’Église latine a surtout développé les motifs 1 et 3 (l’homme est tombé dans le péché et le Christ lui montre la voie du salut), tandis que l’Église de tradition grecque a développé les motifs 2 et 4 (Dieu veut faire connaître son amour à l’homme et le rendre participant à sa nature divine).

Ne serait-il pas possible de rééquilibrer la tradition latine en infléchissant la doctrine du péché originel dans un sens plus dynamique et plus optimiste ? L’histoire de l’humanité et du salut pourrait alors être résumée comme suit : de toute éternité, Dieu veut faire connaître son amour et le partager : aux anges, à l’homme et à toute créature ; Il veut nous rendre participants à sa nature divine. Ce projet est refusé par une partie du monde angélique ; en conséquence, « Satan fut jeté sur la terre et ses anges avec lui[25] ». Depuis lors, il tente d’entraver la réalisation du projet divin ; c’est le mystère du Mal, le mystère d’Iniquité. Il y réussit en partie par la chute d’Adam qui entraîne l’humanité dans le clair-obscur. Mais le Fils de Dieu descend jusqu’à nous en prenant notre chair désormais mortelle : il se fait Fils de l’homme ; subissant la loi du péché, le Sauveur vient nous tirer de la mort et du péché, il vient nous enseigner par sa Personne la nouvelle feuille de route qui conduit au Père ; durant sa vie terrestre, il efface les effets morbides du péché originel et du péché personnel (guérisons de l’âme et du corps, exorcismes, résurrections) et partage même sa propre puissance avec « ceux qui croient »[26]. Ainsi la victoire de Satan est vaincue ; Jésus-Christ retourne contre l’Ennemi ses propres armes : il endosse péché et malédiction, il endure la souffrance, traverse la mort et ressuscite ! Puis il « descend aux enfers » libérer les justes qui l’ont précédé, car nul ne peut aller au Père sans passer par le Fils (Jn 14, 6). Selon le mot de Tertullien, la chute n’a pas empêché le dessein de Dieu, elle l’a relancé de plus belle !

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Certes, le Mal est entré dans l’histoire, mais le Bien aussi, et le Bien a vaincu ! Certes, le Mal est une force puissante, mais elle est subordonnée à l’Amour. L’Amour est plus fort que la mort, le Bien est plus fort que le Mal ! Nous sommes tous vainqueurs dans l’armée du Messie !

Si le destin de l’homme et du monde était lié au combat sans merci deux forces antagonistes équivalentes, nous serions les plus malheureuses des créatures ! Notre raison même y perdrait pied : comment le néant pourrait-il produire de l’être ? Or, non seulement le Christ victorieux nous apprend que Dieu peut faire surgir le bien, même du mal (felix culpa !), mais il tranche aussi le noeud étrangleur de la dialectique perverse du bien et du mal comme principe du progrès : « En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. Courage, je suis vainqueur du monde ».[27]

            Le péché originel : garde-fou contre l’inhumain 

Nous emprunterons une première conclusion au philosophe français Robert Redecker[28]. « L’idée de péché originel - le plus puissant garde-fou contre l'inhumain que la sagesse ait pu inventer - exprime à merveille à la fois la persistance de cette condition et la finitude à laquelle l'homme est vouée par essence. Le péché originel pose une limite, un mur, laissant entendre que passer de l’autre côté de ce mur revient à sortir de l’humain, à verser dans l’inhumanité, à transformer l'homme en autre chose, ni un ange ni une bête mais un monstre. Dans la mesure où notre modernité tardive cherche à construire un homme nouveau, hors-sol et hors-nature (ce dont témoigne la faveur de la théorie du genre), régénérable à volonté, interminablement réparable, la réponse est oui [le péché originel est pertinent]. Effacer les limitations - dont, également la vieillesse et la mort, sur lesquelles le péché originel insiste - équivaut à travailler à l'effacement de la condition humaine. »

« Théologiquement correct »... 

Quant à l’ouvrage qui nous a servi de ligne de conduite, on ne peut qu’en recommander la lecture ; les tâtonnements, les esquives, les orientations théologiques de l’auteur sont paradoxalement marqués par un grand souci de sincérité et de quête de la vérité, en tout cas telle que nos contemporains pourraient la comprendre et l’accepter. Il foisonne de citations bibliques, de formules heureuses, de profonde sympathie pour le lecteur ; Michel Salamolard nous prend doucement la main et nous entraîne pas à pas dans un univers miséricordieux, optimiste et...  « théologiquement correct », pour paraphraser une expression ironique bien connue. C’est à la fois le mérite et la limite de cet ouvrage ; pas plus que les bons sentiments ne font la miséricorde, les pensées généreuses ne font une authentique théologie chrétienne.

                                                                            Pierre René Mélon

[1] Rom. 7, 15-20.

[2] Salamolard, M., En finir avec le « péché originel » ?, éd. Fidélité, 2015, p. 14.

[3] Ouvrage cité, p. 22.

[4] Ouvrage cité, p. 40.

[5] Ouvrage cité, p. 43.

[6] Catéchisme de l’Eglise catholique, n° 389.

[7] Angelus de la fête de l’Immaculée Conception (8 décembre 2008).

[8] Sont ici écartées sans ménagement (« elles échappent totalement à toute vérification scientifique » - et pour cause...) les réflexions pourtant intéressantes de Bernard Pottier, Gaston Fessard et Mgr André Léonard. Dans Le libre arbitre (1, XII, 24), saint Augustin évoque déjà la possibilité, aux effluves platoniciennes, d’une vie antérieure au péché : « Avant son union à notre corps, l’âme n’a-t-elle pas vécu une autre vie, n’a-t-elle pas vécu autrefois avec sagesse. C’est une grande question, un grand mystère qu’il faudra examiner en son lieu ».

[9] En finir avec le péché originel ?, p. 70.

[10] Ouvrage cité, p. 162.

[11] Ouvrage cité, pp. 252-253.

[12] Ouvrage cité, p. 254.

[13] Ouvrage cité, p. 255.

[14] Hénok : Gn 5, 24 ; Élie : 2 Rois 2, 11.

[15] Ouvrage cité, p. 167.

[16] « Père du mensonge », car le diable insulte le Père, qui engendre la Vérité ; « Homicide dès le commencement », car le diable insulte le Saint-Esprit qui donne la vie, comme le proclame le Credo; l’attaque contre Adam est aussi dirigée contre le Fils, image parfaite du Père (Jn 1, 18).

[17] Bse Anne-Catherine Emmerich, Les mystères de l’ancienne Alliance, Téqui, pp. 37-38.

[18] Genèse 5, 3.

[19] Genèse 8, 21.

[20] Ste Hildegarde de Bingen, Scivias, Cerf, 2011, II, 10 (p. 43).

[21] Pour donner plus de poids à sa thèse qui nie la « chute » et l’existence d’un Adam parfait au paradis terrestre (en dépit de Dieu qui vit que cela était « très bon »), Michel Salamolard avance que, selon le texte hébreu, Adam a été créé « vers » l’image de Dieu, c’est-à-dire dans un état perfectible. On ne peut pourtant pas confondre le bêt (dans) et le lamed (vers, pour) : b-tsalmenou (« dans notre image »), Gn 1, 26.

[22] Grégoire de Nysse dit que « l’homme a perdu ses ailes », ou que l’image de Dieu en l’homme est « comme une pièce de fer qui peut rouiller ».

[23] Scivias, II, 31 (p. 61).

[24] Pour ce florilège de citations, M. Salamolard, p. 25.

[25] Apocalypse 12, 9.

[26] Marc 16, 17-18.

[27] Jn 15, 5 et Jn 16, 33.

[28] Sur le site www.lefigaro.com

Famille: le synode de la confusion

verité et esperance n° 97406.jpgFAMILLE : LE SYNODE DE LA CONFUSION

 

 Quel bilan tirer, en effet, aujourd’hui des  deux synodes réunis  à Rome par le pape du 5 au 19 octobre 2014 et du 4 au 25 octobre 2015 ? Réponse de Thibaud Collin dans le journal « La Croix » du 3 novembre 2015 :   

« Il me semble pertinent de les remettre dans la perspective de l’intention du pape qui les a convoqués.1310gender1.jpg Si on suit attentivement ses déclarations et ses choix depuis plus de deux ans, il semble clair que l’objectif premier était de susciter un débat dans toute l’Eglise afin de l’amener à vivre une « conversion pastorale ».

Soucieux que l’Eglise se mette en situation d’ « hôpital de campagne », le Saint-Père souhaite lever certains obstacles rendant incompréhensible et même scandaleuse aux yeux de nombre de nos contemporains la morale de l’Eglise sur la sexualité et le mariage. Reprenant de facto l’agenda du cardinal Martini exposé en 1999 au synode sur l’Europe, il cherche comment dénouer certains « nœuds disciplinaires». Plutôt qu’une Eglise comme celle de saint Jean-Paul II apparaissant édicter des lois inaccessibles et donc contre-productives et mortifères, il souhaite promouvoir une Eglise en phase avec l’âge du care (le « prendre soin » en pleine expansion dans les sociétés occidentales postmodernes), c’est-à-dire une Eglise proche de la vulnérabilité des personnes, de leurs échecs et de leurs tortueux itinéraires biographiques. Bref, une Eglise proche et tendre (le pape a lui-même parlé de « révolution de la tendresse »), et non plus une Eglise hautaine et culpabilisante. D’où le désir de se mettre à l’école de «la pédagogie divine » et de viser « l’intégration » de tous ceux qui se sentent rejetés par un discours vu comme moralisateur et excluant.

A l’aune de ce défi, il est normal que la discussion se soit focalisée sur l’accès des fidèles divorcés et remariés civilement, tant cette question cristallise les enjeux cités. Ce sujet s’est imposé comme central non pas parce qu’il serait la marotte des médias mais par la volonté même du pape qui dès le retour des JMJ de Rio (été 2013) a lancé le débat, puis a demandé au cardinal Kasper, célèbre opposant à saint Jean-Paul II et à Benoit XVI sur le sujet, d’ouvrir la réflexion et de poser la problématique au consistoire de février 2014.

Or force est de constater que les trois  numéros du texte final consacrés à ce point (n° 84, 85 et 86) ne concluent pas la controverse. Et pour cause… ces numéros étant issus du cercle linguistique germanique dans lequel les cardinaux Kasper et Müller se trouvaient. Or leurs deux positions étant contradictoires, ils n’ont pu arriver à un consensus dans la formulation qu’en gommant tout ce qui les opposait. Le résultat est que le texte, approuvé par les pères synodaux à une voix de majorité, peut être lu selon deux herméneutiques opposées, celle de la rupture avec le magistère antérieur ou bien celle de la continuité. Un signe d’une telle indétermination est que les trois textes servant de référence (FC 84, CEC 1735 et Déclaration du 24 juin 2002 du Conseil pontifical pour les textes législatifs) sont cités de manières tellement lacunaires qu’ils peuvent autoriser soit une interprétation légitimant le statu quo ante (avec l’idée qu’un texte doit être compris selon sa logique propre et son contexte), soit une interprétation légitimant la nouveauté « pastorale » (avec l’idée que le silence volontaire ou l’omission vaut mise à l’écart). 

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Loin d’être une troisième voie, ce texte peut donc être vu comme la réponse du synode à la question du pape François, réponse sous forme de « retour à l’envoyeur »; comme si le synode avait refusé de conseiller le pape en se déterminant dans un sens ou dans un autre. D’où la grande confusion actuelle due aux  interprétations contradictoires de ces passages du texte. On pourrait objecter que le texte constitue bien une troisième voie, la solution du for interne et du cas par cas, discerné lors d’un accompagnement pastoral. Mais à lire de près le texte, on constate qu’il n’en est rien [1]. Par exemple, un prêtre pourrait-il légitimement, dans certains cas, donner l’absolution à un fidèle qui demeurerait dans une situation maritale objectivement contradictoire avec le sacrement de mariage? Si tel est le cas, on a du mal à voir en quoi cela ne présupposerait pas une remise en cause de facto de la doctrine de l’indissolubilité et de Familiaris consortio (n°84… lu dans son intégralité).

On dit souvent que le pape François a mis l’Eglise en Exercices spirituels, notamment avec ces deux synodes. Le père Bergoglio avait développé dans un article paru en 1990 une méditation très riche sur « l’unité dans la diversité » et le sens du conflit à partir des Exercices spirituels et des Constitutions de la Compagnie de Jésus. Je cite: « Dans le « mouvement »  de l’esprit, il y a des tensions diverses… mais, et je veux affirmer ici ce qui est important, la résolution de ces tensions ne s’obtient ni par une synthèse (qui annulerait la vigueur des polarités particulières précédentes) ni par l’affirmation de l’une de ces multiples polarités et la destruction des autres, ni par le privilège accordé à une ou deux de ces tensions polaires au détriment des autres. Si nous examinons attentivement notre expérience intérieure, nous voyons que les tensions se résolvent sur un plan supérieur, en maintenant, dans l’harmonie nouvellement atteinte, la virtualité des diverses particularités. » [2]

Attendons donc que le pape nous indique, peut-être dans une exhortation apostolique, quel est ce niveau supérieur dans lequel les très fortes tensions engendrées par les deux synodes vont pouvoir se résoudre. »

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[1] Sur ce point, voir l’entretien qu’Aline Lizotte a donné au Figaro : http://www.lefigaro.fr/vox/religion/2015/10/26/31004-20151026ARTFIG00282-synode-l-eglise-catholique-devient-elle-protestante.php?redirect_premium

Voir aussi l’excellente analyse approfondie de ces mêmes trois paragraphes par le père dominicain Thomas Michelet:http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1351170?fr=y

[2] « Conformément à cette espérance… » Espérance, institutions et politique, Parole et silence, 2014, p. 37. Il reprend la même idée dans l’exhortation Evangelii gaudium, n°228

Philosophe et écrivain français, agrégé de philosophie, Thibaud Collin  travaille sur des questions de philosophie morale et politique. Il enseigne  à Paris, au Collège Stanislas et fait aussi partie du corps professoral2 de l'institut d'études anthropologiques  « Philanthropos » (Fribourg) dirigé par Fabrice Hadjadj. (JPS)