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10/10/2013

La vraie prière:

 

paque.jpgDeux hommes s’en furent à l’église pour prier ; l’un était fidèle à la tradition catholique, l’autre moderne…

Le fidèle traditionaliste, debout, priait ainsi en lui-même : « Mon Dieu, je vous rendstéléchargement (1).jpg grâce de n’être pas comme ces chrétiens postconciliaires qui trahissent le dépôt sacré, détruisent la sainte liturgie, inventent de nouveaux rites, suivent l’esprit du monde et minent la sainte Eglise de l’intérieur, il vaudrait mieux qu’ils fondent leur propre secte au lieu de subsister comme des tumeurs malignes au sein de l’institution divine ! Je vous remercie, mon Dieu, de n’être pas comme ces malappris qui ne s’agenouillent même pas pendant la consécration, communient dans la main et organisent des cocktails au fond de l’église. Dans vos églises, les chants grégoriens m’émeuvent, le son des guitares m’irrite, le bruit des tamtams me rend fou. En cinquante ans, ces renégats ont vidé les églises, détruit le scoutisme de mon enfance, répandu le relativisme et entraîné des millions d’âmes en enfer ! Dieu tout puissant, comment pouvez-vous supporter tout ce mal ? Pourquoi tardez-vous à punir ceux qui vous trahissent ? Je sais que vous êtes un Dieu patient et miséricordieux, mais là je ne vous comprends plus… Regardez vos vrais fidèles, ayez pitié de ceux qui forment la maigre cohorte de vos élus, le petit troupeau rescapé des horreurs de la modernité ! Ainsi, moi, je jeûne deux fois par semaine, je récite mon chapelet tous les jours et je donne volontiers de l’argent aux fraternités sacerdotales fidèles à Rome. Je fais l’aumône à quelques pauvres sympathiques et je soutiens financièrement un séminariste sud-américain qui porte le col romain. Chaque année, pendant mes vacances, je vais en pèlerinage dans un site marial ou dans un lieu d’apparition reconnu par l’Eglise. Mes enfants ont été scolarisés dans le réseau de l’enseignement catholique, je suis affilié à une mutuelle chrétienne et je fais du bénévolat dans une maison de retraite gérée par des religieuses voilées. Toute ma vie, je suis resté fidèle à vos préceptes. Me voici au soir de ma vie. Le monde me dégoûte, la corruption est partout, la tiédeur universelle. Je suis las et découragé. Donnez-moi, Dieu très bon, la récompense que vous avez promise à vos élus. »

Le chrétien moderniste, debout, priait ainsi en lui-même : « Mon Dieu je te rends grâce que je ne suis pas comme ces chrétiens sclérosés, qui n’ont plus bougé depuis le concile de Trente, s’accrochent à des symboles dépassés, moralisent à tout crin et fuient la révolution permanente qu’est l’Evangile. Seigneur Jésus, merci de n’être pas comme ces tradis en loden, bon chic bon genre, accrochés à leur latin, égarés dans leur moyen âge spirituel… Ce sont de pauvres gens qui n’ont pas compris que ton évangile est vivant, comme toi tu es vivant ! Avec ces poids morts, ton Eglise regarde en arrière, s’alourdit d’un fatras de préceptes éculés, et surtout elle rate le train du présent. Je repense aux promesses extraordinaires du concile de Vatican II… J’étais jeune à l’époque… Quel enthousiasme ! Nous avons tout fait pour renouveler l’Eglise ! L’Esprit Saint a soufflé comme jamais ; il fallait une vraie rupture, elle a eu lieu et nous en sommes aujourd’hui les acteurs essoufflés. Nos intuitions étaient justes et bonnes, qu’en reste-t-il ? Certains jeunes me regardent comme un vieil anarchiste ringard, alors que j’ai sincèrement recherché ton royaume... Nous savons que l’aujourd’hui de Dieu ne s’encombre pas de colifichets, de code vestimentaire ni de théologie surannée. Père très bon, veux-tu faire de nous des esclaves obéissants ou des enfants émerveillés ? Il faut vivre au cœur du monde, parler aux masses et épouser son époque comme Jésus l’a fait ! Tu es la vie, donc tu es spontané, inventif, joyeux ! Nous, nous sommes le vrai peuple de Dieu ! Regarde-moi tous ces coincés qui pleurnichent en latin et processionnent dans les fumées d’encens, comme il a un siècle ! Ils font fuir les incroyants ! Ils choquent les gens normaux ! Est-ce vraiment ça que tu veux ? Et je ne te parle pas de la hiérarchie, toujours en retard d’une guerre ou deux... D’accord, je ne vais pas à la messe tous les dimanches, mais je prie pendant la journée, je pense souvent à toi. N’est-ce pas l’essentiel ? D’ailleurs pour moi, l’eucharistie est une prière qui n’a pas besoin de rite ni de formules rigides ; je prie avec mon cœur, quand j’en ai le temps, et je sais que tu me comprends. D’ailleurs toute ma vie est orientée vers toi : je dirige l’équipe liturgique paroissiale, ma femme donne le catéchisme deux fois par semaine, je suis visiteur de prison, membre actif d’Amnesty international et responsable local du magasin Oxfam, j’étais encore engagé dans mon syndicat jusqu’avant mon infarctus… Chaque mois, je distribue le journal paroissial dans les boîtes aux lettres de la paroisse… Je fais vraiment tout ce que je peux, tu le sais ; je me dépense sans compter mon temps ni mon argent. Me voici septuagénaire et je commence à sentir la fatigue ; je pense avoir bien mérité le repos éternel dans ta paix. »

jesus_priere.jpgAu même moment, dans une autre église, deux fidèles priaient, chacun de son côté. L’un était en loden vert, l’autre en pull à col roulé. Le premier, agenouillé à distance du tabernacle, n’osait même pas lever les yeux au ciel, il se frappait la poitrine en disant : « Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis, et sauve ton Eglise! Apprends-moi à prier ! Apprends-moi à t’aimer, à aimer mes frères humains! Je fais le mal que je ne veux pas faire et je ne fais pas le bien que je voudrais faire! Pitié, sauve-moi !» Le second, assis au fond de l’église, n’osait pas non plus lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant : « Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis, et sauve ton Eglise! Apprends-moi à prier ! Apprends-moi à t’aimer, à aimer mes frères humains! Je fais le mal que je ne veux pas faire et je ne fais pas le bien que je voudrais faire! Pitié, sauve-moi! »

 Pierre René Mélon

La troisième demande du Pater :

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« fiat voluntas tua »

images.jpg Lorsqu’on observe la logorrhée des « prières » inondant les feuilles, les ondes ou la toile informatique des médias dits chrétiens, la nausée nous saisit parfois. Le bon remède est alors de se tourner vers la source, sobre et pure de toute oraison, indiquée par Jésus lui-même :

« Quand vous priez », dit le Seigneur au moment d’enseigner à ses disciples le Notre Père, « ne multipliez pas les paroles, comme les païens : ils s’imaginent en effet que c’est par la multitude de leurs paroles qu’ils seront exaucés. Ne leur ressemblez donc pas ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. » (Mt 6, 7-8).

Aussi les Pères de l’Eglise disent-ils avec raison que, dans sa brièveté sans emphase, l’Oraison dominicale contient en soi toutes les prières. Or la troisième de ses demandes elle-même, « que votre volonté soit faite », en est comme l’abrégé. Qui ne voit en effet que l’objet de chacune des autres demandes est bien aussi objet de la volonté du Père, et que souhaiter l’accomplissement de celle-ci, c’est souhaiter encore par le fait même tout ce que le Seigneur nous y fait demander par ailleurs.

Ce n’est pas à dire, bien sûr, que les autres demandes  -et les autres prières-  soient à déprécier : mais leur but est au fond de nous expliciter, à nous, le vrai désir de notre être, non de le faire  connaître au Père : le Seigneur vient de le rappeler et c’est évident, il sait de quoi nous avons besoin, avant que nous le lui demandions. A travers elles, c’est donc toujours à la réalisation de la volonté du Père que nous aspirons, pour peu que notre prière soit ce qu’elle doit être.

Il apparaît mieux dès lors à quel point toute prière est puissante, et par quoi : le fiat deimages (3).jpg la troisième demande est l’écho du « Fiat » de la Genèse (1, 3) : il nous établit comme en son axe ; et dans la mesure où nous le prononçons de tout cœur, en lui attribuant la plénitude de sa signification, il participe de son efficacité.

On en aperçoit la suprême et exemplaire mise en œuvre dans l’évangile de l’Annonciation : la Vierge en effet ne dit autre mot que fiat, et l’Incarnation du Fils de Dieu, le plus grand des mystères réservés à notre monde, s’accomplit.

La Passion aussi, qui va nous obtenir la rédemption, s’ouvre à Gethsémani sur ce même mot fiat : « Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite. » (Mt 26, 42) On le voit, la prière que Jésus a enseignée à ses disciples est bien aussi la sienne, en ce moment décisif. En faut-il plus pour que nous la fassions nôtre ?

 

 Mais si cette demande est si capitale, il importe d’en bien mesurer la portée. Les mots « fiat voluntas tua » résonnent souvent à nos oreilles en échos d’une résignation fort sombre : nous acceptons, soit ― puisque nous sommes chrétiens ―, mais comme un pis-aller, comme une épreuve, voire comme une punition, que cette volonté divine se réalise dans notre vie... N’est-ce pas grand aveuglement que d’envisager ainsi les choses ?

Résignation ? Sans doute, mais résignation toute lumineuse, et dont nous ferions acte avec joie débordante, si nous pesions avec un minimum de foi les premiers mots par lesquels nous avons ouvert notre prière : « Notre Père » !

Il a bien piètre opinion de son père, celui qui craint que la volonté de ce père à son égard lui soit préjudiciable, encore qu’il se produise quelquefois, on peut en convenir, que nos pères de la terre fassent l’une ou l’autre erreur sur ce qui est vraiment bon pour nous. Ici, rien de tel : il s’agit de Dieu...

« Si l’un de vous demande du pain à son père, celui-ci lui donnera-t-il une pierre ? Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent au lieu du poisson ? Ou, s’il demande un oeuf, lui donnera-t-il un scorpion ? Si donc vous, qui êtes méchants, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans le Ciel... » (Lc 11, 11-13)

 veronese_dieu_le_pere.jpgAinsi, prononçons ces mots « fiat voluntas tua » en plongeant nos yeux dans le regard du Père, ce regard plein de bonté et qui nous crée : alors nous pourrons les dire avec totale confiance, sachant qu’il nous réserve infiniment mieux que ce que nous pourrions imaginer de meilleur, parce qu’il nous aime, et qu’il est notre Père.

Mais voilà, Sénèque l’avait déjà observé en dehors de toute Révélation : l’homme préfère « se dresser en avocat de son propre mal. » (De vita beata, 1, 5) Et de fait, nous avons si bien pris l’habitude de préférer notre sentiment propre à celui du prochain, que nous ne sommes plus capables de faire autrement : nous n’épargnons pas même la Sagesse tout aimante de notre Père du Ciel, le Bon Dieu !

Prenons plutôt conscience que cette parole de l’Oraison dominicale est une parole d’Evangile, c’est-à-dire qu’elle nous annonce quelque chose de bien et de bon. C’est une parole de résignation, certes, mais notre erreur consiste à l’entendre d’une résignation négative, alors qu’il s’agit de résignation toute positive, oui, toute lumineuse, toute de joie débordante. 

Voilà pourquoi nous prononcerons ces mots de la troisième demande avec joie. « Hilarem datorem diligit Deus. » (2 Cor 9, 7)« Dieu aime celui qui donne avec le sourire ». Ce sourire est le reflet de sa propre bonté : il montre que nous sommes vraiment ses enfants, que nous le reconnaissons vraiment pour Père, et que notre confiance est donc sans conditions ni réserves.

 

 Ce ne sera pourtant pas nier le caractère parfois éprouvant de cet abandon dans les bras du Père. Le fait est que nous passons tous, tôt ou tard, par l’épreuve. Mais un amour vrai désire cette épreuve, il en a besoin pour s’exprimer pleinement. Car enfin, il lui semblerait faire trop peu pour le Père, s’il n’avait qu’à le servir dans les aises d’une vie correspondant aux penchants de sa volonté propre.

Et puis, parce qu’il est amour précisément, il sait aussi qu’il a des fauimages (1).jpgtes à réparer, et se souvient que les épreuves lui sont bonne occasion de faire amende honorable : « ... que tout ce que vous supporterez de pénible vous soit à rémission des péchés... » Il accepte donc généreusement les épreuves qui lui surviennent, les reconnaissant de grand coeur pour ses alliées.

La joie de Pâques suppose l’étape préalable du Carême : plus le Carême est fervent, plus il est austère, mais d’une austérité que cette joie irradie déjà, elle aussi, plus intensément. « Et eux, ils allaient, tout joyeux d’avoir été trouvés dignes de subir des outrages pour le nom de Jésus. » (Act 5, 41)

La souffrance, l’amour ne la désire pas pour elle-même : il y voit le moyen de témoigner du feu qui l’anime, voire de ranimer et d’alimenter en lui ce feu. Et comme le chrétien veut en tout se conformer au Christ, il considère comme une grande grâce― même s’il lui en coûte, et parfois beaucoup ― que la Croix vienne l’éprouver. 

On en vient donc à ce paradoxe : « Heureux homme, celui qui supporte l’épreuve ! » (Jc 1, 12)

Mais le paradoxe n’est-il pas partout inscrit dans les splendeurs de la foi ? Verbe fait chair ; Vierge Mère ; qui perd sa vie la gagne ; mortuus regnat vivus ; felix culpa...

« Que votre volonté soit faite », la troisième demande, est la clef d’entrée dans le monde, plus vrai que vrai, des paradoxes de Dieu : tous impossibles pour nous, mais tous signature de la Sagesse divine. C’est par l’accomplissement de la volonté de Dieu en nous que nous sortons du cadre de nos apories pour accéder à la liberté des enfants de Dieu. 

 La volonté du Père est que nul ne se perde. (Cf. Mt 18, 14) Si ma prière, en tout et toujours, est que sa volonté se fasse, que pourra-t-il bien m’importer qu’il m’arrive ceci ou cela ? En quoi craindrais-je pour ceux qui me sont chers ? pour le bien de l’Eglise ? pour la marche du monde ?

Unam petii (Ps 26, 4), je n’ai qu’une chose à demander : que sa volonté s’accomplisse seulement, et tous nous habiterons dans la maison du Seigneur tous les jours de notre vie, à savourer les délices du Seigneur. (cf. ibidem)

 

Quand nous abandonnons notre volonté propre pour faire place à la volonté du Père, que ce ne soit donc pas, ainsi que le remarque plaisamment saint François de Sales « comme les malades font des melons, lesquels ils ne mangent pas parce que le médecin les menace de mort s’ils en mangent ; mais ils s’inquiètent de s’en abstenir, ils en parlent et marchandent s’il se pourrait faire, ils les veulent au moins sentir, et estiment bien heureux ceux qui en peuvent manger. » (Vie Dévote, I, 7)

Alors qu’il n’est rien de plus savoureux que la volonté de notre Père...

 

Jean-Baptiste Thibaux

Quand l'Université s'intéresse au chant grégorien:

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De la théorie à la pratique 

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Doyen émérite de la Faculté de Philosophie, Arts et Lettres de l’Université Catholique de Louvain , Paul-Augustin Deproost y enseigne la littérature latine et l’explication d’auteurs latins de l’antiquité à la Renaissance. Il est aussi un amateur et un praticien du chant grégorien puisqu’il préside l’Association Una Cum et dirige le chœur du même nom qui chante chaque dimanche la messe dans la forme extraordinaire du rite romain dans la chapelle du Sacré-Cœur de Lindthout à Bruxelles. Le professeur Deproost est interviewé ici par Jacques Zeegers, président de l’Académie belge de Chant grégorien (http://www.gregorien.be) pour la revue « Canticum Novum » ( n° 60)

Qu’est-ce qui vous attire dans le chant grégorien ?

Je suis attiré à la fois par l’aspect spirituel et l’aspect esthétique du chant grégorien.

Sur le plan spirituel, le grégorien est la prière chantée de l’Eglise. Pour les croyants, la liturgie est le plus grand hommage que l’on  puisse rendre à Dieu. Le grégorien fait partie de cette liturgie et s’y intègre parfaitement. Il confère un développement musical à la prière et à la louange. Dans toutes les religions, le culte que l’on rend à la divinité se fait à travers la prière chantée. Dans l’Eglise catholique, le grégorien est sans doute la forme la plus aboutie de cette prière qui monte vers Dieu. Ce qui m’attire aussi beaucoup dans le chant grégorien, c’est qu’il s’agit d’un texte chanté, celui de la Parole de Dieu. Il existe un lien ontologique entre la musique et ce texte. En tant que philologue, c’est évidemment une particularité à laquelle je suis spécialement attaché.

Sur le plan de l’esthétique, ce qui m’a toujours attiré dans le chant grégorien est son lien avec la tradition. C’est un chant qui hérite de tout un passé, de toute une culture qu’elle soit musicale ou poétique. On y trouve des éléments propres au chant synagogal, mais aussi des éléments de l’antiquité tardive ou du chant byzantin. Il est le résultat de la fusion de toute une série de formes de chant notamment le romano-franc. C’est aussi un chant de tradition car il est fondateur de toute notre musique occidentale, tant religieuse que profane. Ainsi, la première chanson populaire française connue, celle du Roi Renaud (Le Roi Renaud de guerre revint) est basée sur l’Ave Maris Stella. C’est un exemple que je donne souvent à mes étudiants lorsque j’évoque devant eux le lien entre la poésie liturgique et le développement des langues vernaculaires au moyen âge.

Comment, en tant que professeur à l’UCL en langues classiques, percevez-vous l’attitude des jeunes par rapport au chant grégorien ? Pensez-vous qu’il y a un « fossé culturel » ? Même chez les étudiants en langues classiques ?

Je dois malheureusement répondre par l’affirmative. Dans le cadre de mon enseignement, je n’ai pas beaucoup l’occasion de leur parler du chant grégorien, sauf dans un cours intitulé « Explication d’auteurs latins de l’antiquité tardive et du haut moyen âge » et dans ce cadre, je lis souvent des textes poétiques. Comme à cette époque-là, c’est évidemment la poésie chrétienne latine qui est la plus représentée, cela me permet de leur faire entendre de temps en temps des pièces grégoriennes fondées sur cette poésie, comme par exemple des hymnes de saint Ambroise ou de Venance Fortunat. Ils écoutent toujours avec beaucoup d’attention et aussi d’étonnement car cela ne correspond pas du tout aux standards musicaux qu’ils connaissent ou pratiquent. Ils perçoivent cela comme quelque chose de curieux. Ce qu’ils en font après, je l’ignore.

Quant au fossé culturel, il est évident. Un jour, j’ai présenté un texte qui évoquait l’Ascension du Christ et je leur ai demandé ce que cela leur disait. Personne ne savait de quoi il s’agissait. La seule réponse que j’ai eue était : «l’année passée, il me semble que c’était un jeudi ... ». En réalité, ce fossé est beaucoup plus large que la simple méconnaissance du chant grégorien. Il est lié à la pratique même de la religion et à son contenu culturel. Je collabore avec une université française qui a mis en place un Master de formation au fait religieux. Il vise à enseigner aux jeunes le contenu culturel de la religion dans la mesure où ils ne parviennent plus à comprendre toute une partie de la culture occidentale. Lorsqu’ils se trouvent par exemple devant un personnage ailé à genoux devant une jeune femme, ils ne savent pas que cela représente l’Annonciation. On doit leur expliquer le beaba de la culture religieuse. A la limite, cela n’a rien à voir avec la foi.

Ce sont donc les musicologues qui vont sauver le chant grégorien ....

C’est un peu paradoxal, mais c’est exact. Le chant grégorien n’a peut-être jamais été aussi populaire qu’aujourd’hui, mais malheureusement pas dans l’Eglise. Il l’est peut-être dans les églises, mais dans le cadre de concerts, pas dans celui de la liturgie. Ou alors, il s’agit d’une sorte de pseudo-liturgie archéologique, un chant qui attire du monde mais pas dans le cadre de la liturgie vivante.

Le chant grégorien est construit sur la langue latine. De quel latin s’agit-il ?

téléchargement (5).jpgIl faut distinguer le chant qui paraphrase le texte biblique et le chant qui accompagne des créations musicales comme les hymnes. Pour les textes bibliques, il s’agit généralement, mais pas toujours, de ce qu’on appelle la Vulgate, c'est-à-dire la traduction latine effectuée par Saint Jérôme entre la fin du 4e et le début du 5èmesiècle et qui a été imposée en Occident par Charlemagne pour les lectures de la liturgie au 9ème siècle. Entre ces deux périodes, les textes de la Vulgate ont coexisté avec ce qu’on appelle les versions vielles-latines. Au début, c’est plutôt le vieux latin qui a prédominé. Saint Augustin a notamment critiqué l’initiative de Saint Jérôme. En particulier, pour l’Ancien Testament, la version « vieille latine » était en fait la version latine de la traduction grecque dite des Septante, considérée comme l’Ancien Testament de l’Eglise ancienne, et bénéficiant donc d’une autorité inspirée qui en faisait un substitut de la Bible hébraïque [1]. Elle a été progressivement supplantée par la Vulgate.

Même si le répertoire grégorien s’est surtout développé à partir de l’époque carolingienne dans la fusion des répertoires romano-francs, et donc à une période où la Vulgate était devenue la référence textuelle de la Bible, on retrouve cependant aussi dans le grégorien un certain nombre de textes en vieux-latin parce qu’ils ont été composés sur cette base. C’est notamment le cas de l’Introït de la messe du jour de Noël « Puer natus est », qui ne correspond pas au texte vulgate d’Is 9, 6. S’il avait fallu modifier le texte, il aurait aussi fallu modifier la musique.

Pour les textes non bibliques, notamment les hymnes, le latin utilisé est celui detéléchargement (4).jpg l’antiquité tardive (du 3ème au 5ème siècle). C’est du latin classique à la base, mais qui est très fleuri, avec des recherches rhétoriques ou linguistiques, des formes paradoxales, des litotes etc. Il s’agit d’une poésie très élaborée qui s’inspire des principes rhétoriques de l’antiquité. D’où, bien sûr la difficulté de les traduire pour les non spécialistes. Les hymnes de Saint Ambroise, par exemple,  paraissent à première vue très épurés, très classiques, très équilibrés, mais quand il s’agit de les traduire, il faut ajouter des mots et aussi en comprendre le sens théologique. Il s’agit vraiment de rhétorique, c’est-à-dire de l’art d’exprimer les choses, de les mettre en valeur de manière littéraire.

Il y a aussi des pièces beaucoup plus tardives, comme celles écrites par Saint Thomas, mais là, il s’agit de savoir jusqu’où va le chant dit grégorien. Des pièces ont encore été écrites à la renaissance ou même au 19ème siècle. Dans de telles pièces, on retrouve le latin de l’époque où elles étaient composées. Chez Saint Thomas, il s’agit d’un latin plus théologique, comme dans le « Lauda Sion » où on retrouve une poésie très abstraite.

Il ne faut pas confondre la Vulgate avec la Néo-vulgate née d’une initiative du Pape Paul VI dans la foulée de la réforme liturgique. Il a voulu réviser le texte latin de la Bible à partir de la Vulgate de Saint-Jérôme, en s’appuyant sur des éditions critiques des textes grec, hébreu, latin et accessoirement orientaux, en vue de proposer une nouvelle édition normative de la Bible latine à usage liturgique. Le problème de cette nouvelle version latine de la Bible est qu’elle n’est en rien portée par une Tradition textuelle et liturgique ; il s’agit d’une entreprise de restauration artificielle d’un texte qui n’a jamais existé en l’état ; par ailleurs, le tout au vernaculaire aidant, cette version n’a jamais été utilisée, si ce n’est dans les lieux où l’on pratique le rite ordinaire en latin, comme, par exemple à Solesmes, où la Néo-Vulgate est le texte du lectionnaire et de la psalmodie dans la liturgie des heures.

Propos recueillis par Jacques Zeegers

 

 [1] Traduction grecque du texte hébreu de la Torah effectuée au 3ème siècle avant Jésus-Christ.  La légende veut que les traductions effectuées séparément par 72 savants se soient révélée en tous points identiques.