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21/04/2014

Euthanasie des mineurs : l’enfant face au choix ?

LLC.jpg6 février 2014 : La réflexion  reproduite ci-dessous était destinée à « La Libre Belgique » (qui n’y a pas donné suite) au plus fort des débats citoyens suscités « in extremis » contre l’odieuse proposition de loi belge d’extension de l’euthanasie aux mineurs d’âge. L’auteur de ce billet, Louis-Léon Christians (photo), est docteur en droit et docteur en droit canonique. Professeur à la faculté de théologie de l’université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve), il dirige la chaire de droit des religions. L’auteur s’exprime ici à titre personnel

"A l’avant plan, un commun sentiment de révolte contre la douleur, et une solidarité avec les enfants en grande souffrance et leurs familles. Mais à l’arrière‐plan, on découvrira aisément un combat idéologique, dont les enfants eux-mêmes ne seront plus, pour certains, qu’un prétexte. Comment croire que le corps médical ait été jusqu’à présent impassible à la douleur d’enfants malades incurables en fin de vie? Qui pense réellement qu’une loi soit nécessaire pour changer l’engagement  des médecins dont l’éthique et la déontologie sont des balises bien plus dignes et bien plus constructives qu’une bureaucratie légale?

Qu’il faille poursuivre des abus éventuels, nul n’en doute. Faut-il pour cela tellement déconsidérer les capacités de l’humanisme médical? En réalité, là n’est pas l’enjeu. Evoquer la souffrance de l’enfant et sa mort, tend à devenir chaque jour davantage une simple rhétorique. Un pathos qui conduit à peu de frais à enfermer la position adverse dans le rôle de l’infâme.

Au-delà de ce constat, nous souhaiterions évoquer un drame plus profond qui semble s’ouvrir. Il tient à un aveuglement facile et trompeur sur le concept de liberté et à un tri de plus en plus arbitraire entre les verdicts publics de vulnérabilité ou d’autonomie.

On évoque la liberté dont l’enfant souffrant pourrait bénéficier et le choix qu’il pourrait faire de recevoir une dose létale. On souligne combien les enfants souffrants seraient plus matures que ceux qui, en bonne santé, n’ont d’autres soucis que de vivre paisiblement. Liberté et maturité, tel serait ce qu’apporte la loi à un enfant souffrant. Lui, qui, en pleine santé, ni n’est mature, ni libre, même dans le cadre de la Convention des Nations-Unies sur les droits de l’enfant.

Mais la question est plus dure encore. On évoque le petit nombre d’enfants qui ont demandé la mort dans le cadre de la loi hollandaise. C’est oublier que la loi assure également une totale mutation symbo­lique, qui concerne nécessairement la gé­néralité des enfants en fin de vie, et plus encore l’universalité des enfants qui pour­raient se projeter dans un avenir de souf­france.

Face à un choix « offert », une obligation est posée: celle de prendre une décision. Chaque enfant ne fera pas choix de la mort, mais chaque enfant sera confronté à ce choix. Jamais plus la vie ne sera acquise, malgré la souffrance ou son atténuement. Chaque jour deviendra hypothétique, suspendu à un acte de choix, à prendre ou ne pas prendre. Comment échanger encore un regard sans que la loi ne vienne rappeler qu’un «autre choix» est possible ? On a évoqué les enjeux économiques de telles décisions. L’avenir sera juge. Mais plus encore c’est la façon dont l’enfant va s’imaginer dans les yeux d’autrui qui va devenir une charge nouvelle de sa vie si difficile déjà. Il est mûr a-t-on proclamé. Il suffit d’un accord des parents. A-t-on oublié que le Parlement a adopté il y a peu une loi sur l’abus de vulnérabilité qui permet de « protéger » les victimes de déstabilisation psychologique, mêmes majeures ? A-t-on oublié la formule historique de Lacordaire: « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ».

Ni la réalité de la souffrance, ni la dignité médicale ne sauraient être transformées par une loi. En revanche, la vie morale de l’ensemble des enfants hospitalisés serait confrontée à une nouvelle obligation: celle de choisir, à chaque seconde.

Le courage éthique du médecin n’est-il pas un choix plus honorable que de mettre à charge de chaque vie d’enfant le poids psychologique d’une «option» de vie ou de mort ?

 Louis-Léon Christians »

Le jeudi 13 février 2014, les députés fédéraux belges ont fait plus fort que leurs homologues néerlandais : la Belgique étend sa loi sur l’euthanasie aux mineurs, sans limite d’âge.  La Chambre a approuvé le projet de loi par 86 voix pour, 44 contre et 12 abstentions. Le texte a reçu le soutien des socialistes, des libéraux, des écologistes et de la N-VA. Quelques députés ont toutefois voté différemment du reste de leur groupe. La seule surprise, c'est que le nombre des opposants et des abstentionnistes est un peu plus élevé que ce à quoi on pouvait s'attendre.

Pour l’heure, seule l’ouverture aux mineurs a trouvé un consensus, mais l’euthanasie comme « option en fin de vie » pour tous fait inexo­rablement son chemin dans l’opinion pu­blique belge .

En février 2013, à l’aube des débats sur l’extension de l’euthanasie aux mineurs, les sénateurs socialistes avaient en réalité dé­posé 13 propositions de loi pour affiner le dispositif. Objectif ? Proposer l’obligation pour un médecin qui refuserait de prati­quer une euthanasie de l’indiquer « dans les sept jours » et d’adresser alors son pa­tient à un confrère, faciliter la procédure de « demande anticipée » et la rendre valable sans limitation de durée, améliorer "la formation" et "l’information" des méde­cins et du personnel soignant, notamment par la création d’un centre d’expertise par province. Enfin, étudier la possibilité de « prendre en compte » le cas des per­sonnes atteintes d’Alzheimer ou d’autres maladies mentales dégénératives.

Le « meilleur des mondes » de la nouvelle religion séculière roule sur un boule­vard dans le plat pays. Irréversible ?

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« Le » roman catholique réédité

PHO8099aa60-81ba-11e3-acd3-7cac2231ad06-805x453 (1).jpgLes Editions du Cerf rééditent en 2014 Augustin ou Le Maître est  là  (Spes, 1933) (noté dans la suite simplement : Augustin), immense chef d’œuvre. Son auteur, Joseph Malègue (1876-1940), naît dans une famille croyante à une époque où les catholiques sont mis à l’épreuve en France : la laïcisation de l’Etat qui, chez certains républicains (pas tous), est anti- chrétienne, et, surtout, le modernisme, application aux textes chrétiens fondateurs de méthodes historico-critiques qui remettent en cause la foi, la divinité de Jésus au premier chef.(1)

Malègue accumule, au gré de multiples formations, une immense culture, philosophique, théologique, littéraire, économique,... En contact avec les acteurs de toutes obédiences de la crise moderniste (qui éclate en 1907 avec la mise au pas de tout le clergé français par le Vatican), il en saisit l’enjeu, décide de le transposer dans Augustin,  commencé en 1912. Malgré les suites d’une maladie grave, les difficultés professionnelles, la guerre, il va jusqu’au bout et publie le roman chez Spes en 1933. A compte d’auteur ! Mais devient aussitôt un grand de la littérature. Il meurt sept ans après. Augustin est édité 11 fois de 1933 à 1966. Malègue, apparemment oublié, garde de fervents lecteurs dont Jorge Bergoglio qui le cite comme cardinal puis pape, ce qui déclenche la réédition aujourd’hui d’Augustin (pour certains, l’autre roman, posthume, bien entamé, publié en 1958, Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut, est encore supérieur : Malègue a publié aussi des nouvelles et essais nombreux). 

Le roman

Le romancier nous fait pénétrer lentement dans la durée de son héros, Augustin Méridier, enfant grave, intelligent, sensible. Par exemple son émotion lors d’une visite avec son père, professeur au lycée d’Aurillac, à la comtesse de Préfailles. La petite fille de celle-ci, Elisabeth, éclatante beauté de dix-huit ans, prend le jeune garçon de sept ans maternellement dans ses bras, geste chaste qui n’en introduit pas moins Augustin dans le monde féminin et son mystère. L’émoi ressenti alors se reportera plus tard sur la nièce d’Elisabeth, Anne, orpheline de père et de mère qui hérite de la grâce d’Elisabeth. Les deux femmes s’adoptent l’une l’autre, soit comme fille, soit comme mère. Rêveusement amoureux d’Elisabeth depuis ses sept ans, Augustin, vingt-cinq ans plus tard ,va désirer Anne passionnément. Il y a aussi ce qui le lie à son père dont il découvre, au lycée, l’échec face à l’indiscipline de sa classe. Père et fils s’aiment tant qu’ils n’en parlent pas : « Aucun d’eux ne le dit à l’autre, mais il savait qu’il le savait (p.61). »

Avec Largilier, à l’Ecole Normale Supérieure à Paris, c’est la mise à nu réciproque des âmes par la formule magique de l’amitié : « Devant toi, mon vieux, çà m’est égal (p. 335). » Brillant professeur de philosophie à Lyon, Augustin reste fasciné par sa mère, sa sœur, profondément croyantes (comme Anne). Il est « hanté par les femmes » écrit Agathe Châtel. Il l’est aussi par cet amour « qui n’est pas quelque chose de Dieu, mais Dieu lui-même» (2). Le modernisme lui fait cependant perdre la foi.

L’année où il va prendre un poste à la Sorbonne, à trente-cinq ans, il se découvre tuberculeux. Se sachant condamné, il passe en revue sa vie et la divise en trois (p. 756-757): son enfance adhérant naïvement aux dogmes (Acte I),le modernisme et la perte de la foi puis la remise en cause de celui-ci sans retrouver la foi (Acte II).  L’Acte III, encore non joué, il l’imagine avec une ironie amère: mariage et retour à la foi. Alors que la maladie l’éloigne d’Anne à jamais et qu’il veut mourir agnostique. Il rejette cependant le modernisme, car celui-ci se voulant sans a priori en nourrit un contre le surnaturel et parce qu’il évite la question du « je » du Christ.

Les évangiles et le « je » du Christ

En général les savants admettent le caractère historique du Christ (sans tous dire qu’il est vrai homme et vrai Dieu). Beaucoup aujourd’hui (comme Camille Focant), considèrent les évangiles comme des récits. Qui mettent justement en jeu des personnes, des « je ». Les romanciers qui créent leurs personnages reconnaissent que ceux-ci s’imposent à eux et finissent même par les surprendre tellement est puissante la singularité de chaque être, même imaginé. Or ni le modernisme, ni l’Eglise qui l’affronte, aveugles aux personnes, ne prennent en compte le « je » de Jésus : l’Eglise l’enferme en la façade abstraite de ses dogmes, le modernisme en  l’abstraction d’une vision positiviste des faits « objectifs ».

Les évangélistes sont des auteurs de récits vrais, pleins d’incrédules et d’incrédulité (à l’instar d’Augustin), ensuite bouleversés par le Christ. Et ce passage de l’incroyance à la foi c’est l’intrigue tant des évangiles que d’Augustin. La foi n’était pas plus facile il y a 2000 ans (3).L’Incrédulité de Thomas du Caravage, couverture d’Augustin en 2014 le rappelle. Aussi peu naïf que les évangiles, le peintre représente Thomas enfonçant le doigt dans la plaie du Christ et le front plissé, non du fait de l’effort pour voir, mais de la perplexité face à la lumière éblouissante venue de la nuit du tombeau vide.

Auprès de ce tombeau, on le sait, Marie-Madeleine, ne trouvant plus le corps de Jésus, s’adresse à quelqu’un qu’elle prend pour le jardinier mais qui l’appelle par son prénom, « Marie ! ». Elle croit alors en Jésus ressuscité : le « je » de Jésus lui dit « tu ». Deux pronoms essentiels oubliés par la critique moderniste et l’abstraction dogmatique.

Retour au roman

Augustin se meurt au sanatorium de Leysin. Largilier lui rend visite. Ils se redisent laPHO7529c4c0-7f6d-11e3-a3d8-f2e1126077f4-300x470.jpg formule magique de l’amitié. Augustin a rejeté le modernisme, mais, crucifié par sa carrière et son amour brisés, exclut tout retour à la foi. Jusqu’à ce que Largilier lui rapporte le mot d’un « ex-athée » : « Sans le Christ, j’aurais la haine de Dieu », pour conclure : « Loin que le Christ me soit inintelligible s’il est Dieu, c’est Dieu qui m’est étrange s’il n’est le Christ (p. 796).»

Le modernisme niait la divinité du Christ, mais si Dieu est amour, seul un Dieu crucifié, assumant le drame humain—souffrance et mort—, est pensable : Augustin l’admet d’autant que cela confirme son penchant à trouver Dieu dans l’expérience religieuse, une expérience que Largilier va produire en lui lançant quelque chose du même ordre que le « Marie ! » du Christ près du tombeau vide. Augustin, retrouve alors la foi en plein accord avec sa conscience de penseur. Il récrit, à la veille de sa mort, son article sur le modernisme, par souci intellectuel de lui donner la conclusion vécue à laquelle Largilier l’a conduit.

Malègue évoque couleurs, sons, odeurs, splendeur des paysages, beauté des femmes, ironie, humour, émotion, dans une langue inoubliable. Sa  «pensée » fondue dans l’intrigue, participant au « je » et  au « tu » de personnages vrais et libres, nous transmet comme personne ne l’a jamais fait avec cette force, mais humblement, l’intelligence de et dans la foi.

José Fontaine

 

(1) J’utilise Wikipédia sur Malègue et son roman où j’ai énormément travaillé. (2) Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion. (3) Sandrine Hubault, Le désir d’une vie infinie, in F.Lenoir et J-Ph. De Tonnac (dir.), La mort et l’immortalité, Bayard Paris, 2004, p. 535-545.

Joseph Malègue, Augustin ou Le Maître est là, (préface d’Agathe Chepy-Châtel) Editions du Cerf, Paris, 2014, 832 pages, environ 30 €

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Allons d’un pas allègre vers la bienheureuse espérance

Cf. Tit 2, 13

 Il est de coutume de citer le bon saint Thomas en exemple d’incrédulité.

C’est ce même Apôtre pourtant — celui-là qui ne voulait pas croire en la résurrection du Sauveur qu’il n’eût mis la main dans son côté — que l’Evangile nous propose aussi en modèle d’un bel et vaillant acte de foi...

Nous y lisons en effet en saint Jean, au chapitre 11 :

« Jésus dit à ses disciples : Retournons en Judée. Les disciples lui disent : Rabbi, tout récemment les Juifs cherchaient à vous lapider, et vous retournez là-bas ? (v. 7-8)

Or voici :

« Thomas dit donc aux autres disciples : Allons-y nous aussi, et mourons avec lui ! » (Ibid. 16)

Mourir avec Jésus. Voilà qui, pour Thomas, est plus précieux que de vivre.

Car en vérité, mourir avec Jésus, c’est vivre.

Or, tout comme alors saint Thomas avec son sens logique, nous savons que nous allons vers la mort. Sera-ce, à son exemple, d’un pas allègre ? Oui, pour peu que nous nous en fassions la juste représentation que la foi nous en donne, et sans omettre d’orienter dès lors notre cœur en conséquence.

La mort est entrée dans le monde à la suite du péché (cf. Rom 5, 12 et 17 ; 6, 23 ; Jc 1, 15). Comme punition, sans doute, dans notre langage d’homme, mais en réalité quand Dieu "punit", c’est un remède qu’il nous offre, pour nous sauver du mal qui nous détruit. Comment cela ?

Par le péché, l’homme prétend se détacher de Dieu pour s’attacher à soi : il rompt la relation qui fait sa noblesse pour une indépendance illusoire, par laquelle il s’enchaîne en fait aux choses, aux êtres et à lui-même, — tout cela qu’il a préféré à son Père aimant : « Ils m’ont délaissé, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées, qui ne peuvent retenir l’eau. » (Jér 2, 13)

Quelle joie, si nous pouvions maintenant nous détacher de ces citernes pour revenir à la Source d’eau vive. La perspective de la mort nous invite dès aujourd’hui à cet heureux détachement qui nous ouvre à la Source d’eau vive ; la perspective de la mort nous fait voir la non-valeur de tout cela que nous préférons à Dieu notre vie. De sa mort, tout homme est sûr. Quel cadeau Dieu nous fait là pour nous ouvrir les yeux à la lumière !

Si donc le moindre acte de détachement nous met un peu plus dans les bras du Père, et dans une heureuse paix, que dire du détachement total, radical, qu’est la mort ? ... A supposer bien entendu que nous l’acceptions de grand cœur, et, pourquoi pas voyons, avec joie, comme beau témoignage d’amour pour ce Père où nous avons pris vie.

Une mort comme celle-là est possible dans le Christ. La sainte liturgie le proclame solennellement, à l’ouverture des Laudes du Samedi Saint, quand notre Sauveur encore au tombeau lance son cri triomphal :

« O mort, je serai ta mort :

je serai ta morsure, enfer »

(Os 13, 14)

resurrection_memling.jpgEt la nuit de Pâques, en effet, « elle a été engloutie, la mort, dans la victoire. » (1 Cor 15, 54) Si bien que le baptisé, qui a été enseveli avec le Christ dans la mort (Cf. Rom 6, 4) peut désormais la défier : « Où est-elle, mort, ta victoire ? où est-il, mort, ton aiguillon ? » (1 Cor 15, 55).

C’est que le Christ ne se contente pas de nous enseigner des choses : il les réalise. Pour nous. Ainsi ne se contente-t-il pas de nous dire qu’il se donne à nous pour nourriture, mais il ajoute : « Ceci est mon corps ». Ainsi, de même, a-t-il vécu le premier ce détachement total de la mort, pour remettre sa vie entre les mains du Père, mais aussi la nôtre avec la sienne, si nous la voulons bien offrir avec lui.

L’abbé Grimaud disait fort à propos : « Celui qui sait le bonheur de mourir dans le Christ, goûte à l’avance les joies du Paradis. »

Pourvu que l’on meure dans le Seigneur, la mort n’apparaît pas sous sa face hideuse, comme une tapisserie à ceux qui n’en voient que l’envers incompréhensible : on la regarde à l’endroit, du côté où repose aussi le regard du Père.

Ce n’est pas peu de chose que l’état de grâce : « Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. » (Col 3, 3) Qu’est-ce alors que la mort pour celui qui meurt en état de grâce, sinon le moment où la splendeur de cette vie, déjà établie en Dieu depuis le baptême mais cachée jusqu’ici, se manifeste à lui en pleine clarté ?

Malgré son indignité. Parce qu’avec humilité, foi et sincérité il aura eu recours aux sacrements que le Christ a institués pour produire, entretenir et restaurer en lui sa vie. Parce qu’ainsi ce n’est plus lui qui vit, mais le Christ qui vit en lui (cf. Gal 2, 20), avec ses fruits de charité s’il n’y met obstacle.

Au long de notre vie, nous avons donné, qui un peu, qui un peu plus, à Jésus... Cela nous sera rendu, il l’a dit, au centuple. Alors que ne nous réserve-t-il pas, si au moment de mourir nous acceptons de mourir pour lui ? de quitter non seulement sans retour tout ce que nous avons, mais de remettre avec confiance entre ses mains tout notre être ? « Il n y a pas de plus grande marque d’amour que de donner sa vie pour celui qu’on aime. » (Jn 15, 13).

A ce moment, certes, nous ne donnons plus que ce qui de toute façon nous échappe : mais, s’il est plus beau de n’attendre pas la dernière minute, l’offrande de ce consentement, surtout s’il se fait d’un cœur souriant, n’en est pas moins tout autre chose que de nous agripper misérablement à notre carcasse et à nos fadaises, ou même de ne les abandonner qu’avec lassitude.

C’est Jésus qui vient à nous, ...et nous faisons la grimace ? Voici Jésus, et nous détournons les yeux ? Est-ce là l’amour que nous avons pour celui qui a donné sa vie pour nous ? Avons-nous le cœur de lui infliger cela ? Que ne nous jetons-nous bien plutôt dans ses bras.

Notre baptême n’est-il pas le plus heureux événement de notre vie ? Ou pour mieux dire, n’est-il pas notre naissance à la vie ? Car une vie qui ne serait pas incorporée à la Vie ne pourrait être vie. « Pour moi, vivre, c’est le Christ. » (Phil 1, 21)

Or notre erreur est de croire que notre baptême est un fait passé. Rien de ce qui est liturgie ne s’enferme dans la limite du temps. La liturgie va à l’être en son entier : la messe est le sacrifice du Calvaire, la confirmation est la Pentecôte.

Notre baptême a donc pris existence le jour où nous avons été baptisés ; mais chaque fois que nous abandonnons notre volonté propre pour embrasser celle du Christ, nous la laissons engloutie dans l’eau du Jourdain, et c’est encore notre baptême. La permanence, au cours des ans, de notre baptême nous est du reste rappelée au cœur de la vigile pascale, quand nous y en actualisons les promesses.

Notre baptême doit donc se parfaire, et il nous faut dire en vérité avec le Christ : « J’ai à être baptisé d’un baptême, et comme je suis tenu de court jusqu’à ce qu’il s’accomplisse parfaitement. » (Lc 12, 50)

C’est au Calvaire que ce plein accomplissement se produit ; et notre mort, à nous, membres du Corps mystique, membres du Christ, c’est notre présence au Calvaire, non pas à côté de, mais sur la Croix.

Cette relation entre notre mort et celle du Christ au Calvaire s’exprime encore, dans laimagesCAPAZSCV.jpg liturgie de forme dite extraordinaire, par les ornements noirs que l’on porte, exclusivement, le Vendredi Saint et aux messes des défunts.

Ces ornements n’ont rien de sinistre, ils symbolisent au contraire l’anéantissement du péché, et donc de la mort — n’oublions pas que ces deux-là sont parents —, dans la victoire du Christ. Or cette victoire ne peut être réelle que si la mort aussi est réelle, totale, si toute lumière s’éteint dont pouvait reluire le péché.

Dans le retournement décisif de Pâques, seul le noir complet du Vendredi Saint peut se muer en blanc sans ombre aucune.

Alors, si le déchirement de notre mort est le déchirement du Christ sur la Croix, que pouvons-nous désirer de plus beau que d’être assimilés à notre Seigneur à l’instant où il donne sa vie pour nous ?

Si notre âme est bouleversée à l’approche, voire à la seule pensée de la mort, nous savons par saint Jean que Jésus aussi, en sa nature humaine, a connu ce trouble : « Maintenant, mon âme est bouleversée. Et que dirai-je ? Père, sauvez-moi de l’heure que voici ? Mais non ! c’est pour cela que je suis venu à l’heure que voici : Père, glorifiez votre nom ! » (Jn 12, 27)

Ne disons donc pas avec légèreté inconsidérée que la mort n’est rien : il ne s’agit pas de passer tranquillement sur l’autre rive, comme en touriste, mais de traverser la mer Rouge qui doit nous débarrasser pour de bon du Pharaon et de toute son armée (cf. Ex 14, 4). Notre mort, c’est notre Pâque. Elle a un but (c’est pour cela que je suis venu) : remporter la victoire sur le péché et sur le père du péché ; cela ne va pas sans peine. Et par cette victoire, le Père céleste, en nous, glorifie son nom. En elle est couronnée notre liturgie.

Remarquons maintenant que ce qui nous est demandé, ce par quoi nous vaincrons, c’est l’acte de confiance en Dieu par l’obéissance à sa Parole ; bref, l’inverse du péché originel : « Et ils firent ainsi. » (Ex 14, 4)

L’histoire des Israélites préfigure notre passage à nous : « Ils furent saisis d’effroi. ... Rassurez-vous : tenez bon, et vous verrez la délivrance que le Seigneur va opérer pour vous en ce jour. ... Le Seigneur combattra pour vous ; vous n’avez qu’à vous tenir tranquilles. » (Ex 14, 10-14, passim)

Une telle disposition de cœur, au moment de s’avancer « entre deux murailles d’eau », est une grâce que le Seigneur nous donnera, si nous la lui demandons, et si dès maintenant nous nous y préparons par une habituelle et concrète confiance en sa Providence.

Alors notre foi prendra comme spontanément le dessus sur les appréhensions du moi à se voir définitivement dépouiller de ses orgueilleuses et illusoires prétentions à l’autarcie.

Car c’est bien de foi qu’il s’agit, d’espérance et de charité, les trois étant inséparables.

Mentons-nous à Dieu dans notre Credo, quand nous chantons chaque dimanche « et [exspecto] vitam venturi sæculi »  « et [j’attends] la vie du monde à venir » ?

Si je l’attends, c’est que j’y crois réellement, en l’espérant, avec amour.

Cette attente, je la fonde sur mon incorporation au Christ ressuscité, dont je suis appelé à partager la vie pour l’éternité bienheureuse.

Mais, dira-t-on, si je n’en suis pas digne... ?

Nul n’en est digne par soi-même : celui qui reçoit l’éternité bienheureuse la reçoit comme un don gratuit ; ce don est « offert » à tous, en vertu de la rédemption universelle acquise par le Christ. Lui, il en est digne ; nous pas, sinon en lui.

Offert à tous, le don de l’éternité bienheureuse a besoin, pour être reçu, de l’acceptation libre de l’incorporation à la Personne du Sauveur, acceptation par laquelle nous remettons notre volonté rebelle dans l’axe du plan d’amour pour lequel nous avons été créés.

L’acte rédempteur du Christ rend à l’homme la liberté, par le fait qu’il lui donne à nouveau la capacité d’accéder, en lui, à la vie éternelle.

La question n’est donc pas de savoir si « j’en suis digne » mais si je veux saisir ou non, en lui, la liberté et les moyens qu’il m’offre d’y accéder.

Ce choix est capital, car l’Evangile le dit clairement : « Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. » (Mt 25, 46)

Qui sont ces « justes » ? Non pas les vertueux Pharisiens, ni ceux dont la présomption tient pour rien la mise en garde que nous fait le Christ, mais ceux qui cueillent humblement le fruit de sa rédemption, qui se laissent par lui rendre justes, comme nous le redit aux Matines de Noël saint Léon le Grand :

« Notre Seigneur, destructeur du péché et de la mort, n’a trouvé personne libre de culpabilité : ainsi donc, c’est pour tous en nécessité d’être libérés qu’il est venu. Que le saint tressaille d’allégresse, car il approche de la palme : que le pécheur se réjouisse, car il est invité au pardon : que le païen prenne courage, car il est appelé à la vie. C’est le Fils de Dieu, en effet, qui, selon la plénitude du temps, que la profondeur insondable du conseil divin a fixée, a pris la nature du genre humain pour la réconcilier avec son auteur, de sorte que l’inventeur de la mort, le diable, fût vaincu par cette nature même qu’il avait vaincue. Donc, mes bien-aimés, rendons grâces à Dieu le Père, par son Fils, dans l’Esprit-Saint ; lui qui, en raison de son abondante charité dont il nous a aimés a eu pitié de nous : et, alors que nous étions morts à cause de nos péchés, il nous a vivifiés ensemble avec le Christ, afin que nous fussions en lui une créature nouvelle, et une réalisation nouvelle. Dépouillons-nous donc du viel homme avec ses agissements. » (S. LÉon le Grand, Sermon 21 sur la Nativité du Seigneur, 1)

Notre mort n’est pas l’épilogue malheureux de notre existence, mais notre principale participation à la Passion du Christ.

Nous sommes appelés à compléter dans notre chair la Passion du Christ (cf. Col 1, 24). Car en s’offrant lui-même sur la Croix, il nous a offerts d’avance avec lui, nous, membres de son Corps mystique. C’est parce que nous mourons avec lui qu’avec lui nous vivrons. (Cf. Rom 6, 8)

En écoutant le chant de la Passion au cours de la Semaine sainte, nous nous unissons à elle en esprit ; cette union bien réelle est toutefois encore incomplète : par notre mort, nous pouvons nous y unir aussi en corps. Et si donc notre mort devait se révéler particulièrement douloureuse, notre amour pour le Christ pourra y trouver l’occasion d’une union d’autant plus intime avec lui. « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! » (Apoc 14, 13)

Y aura-t-il dans toute notre vie un seul haut fait (!) qui puisse rivaliser avec cette participation à l’acte rédempteur du Fils de Dieu ? Offrons-la de grand cœur car « elle est précieuse aux yeux du Seigneur, la mort de ses fidèles. » (Ps 115 [Hébr. 116], 6/15).

Imitons le Christ en assumant chaque détail de notre « passion », comme il fit ceux de la sienne, afin que tout fût accompli. (Cf. Jn 19, 28)

Ce que nous ressentons comme des déchéances, voyons-y, parce que cela même nous rend conformes au Christ, un accroissement de dignité qui nous associe de plus près à la Croix. Sainte Thérèse de Lisieux nous en montre le chemin, elle qui eut la grâce de reconnaître dans le visage de son père, comme abandonné de la raison en sa dernière maladie, la Sainte Face de Jésus...

Quelle paix de voir que l’on diminue, quand c’est pour laisser croître en nous le Christ, et particulièrement le Christ crucifié : « Lui, il faut qu’il croisse, et moi, que je diminue. » (Jn 3, 30, et cf. 1 Cor 2, 2)

Chaque fois que va mourir un membre de son Corps mystique, le Seigneur revient à Jérusalem pour y être, en lui, crucifié. Quand viendra notre tour, disons donc avec le même entrain que le fit saint Thomas : « Allons-y nous aussi, et mourons avec lui ! »

D’autant que nous savons maintenant, mieux qu’il ne pouvait alors le soupçonner, en quelle joyeuse lumière se convertit la Passion du Sauveur, au matin de Pâques !

Si nous l’aimons déjà dans la connaissance voilée de la Foi, au point d’avoir fait par amour pour lui, bien imparfaitement sans doute et plutôt maladroitement, ce qu’il nous demandait — peut-être aussi au prix parfois de grands sacrifices —, que sera-ce quand nous le verrons poser sur nous son regard ?

Faisons-lui dès maintenant le présent de notre sourire à la pensée de cette rencontre, en ne détestant dans la mort que le poids de nos infidélités à son amour. Encore celles-ci se transformeront-elles en plus profond amour, si nous en avons sincère contrition.

Une fois pour toutes, sortons de cette ridicule contradiction : on attend du Christ qu’il nous donne le bonheur plénier, ...mais on voudrait que ce fût le plus tard possible.

Croyons-nous donc ne pas le peiner par si peu d’empressement ? N’aimons-nous pas la vie à la façon de ces neuf lépreux, leur santé recouvrée ? (cf. Lc 17, 11-19) ... le dixième s’élança auprès du Seigneur. Puissions-nous faire comme lui.

Le désir sincère, ardent et actif d’être avec le Christ fait de notre vie présente une perpétuelle action de grâces, une offrande totale et une louange parfaite au Père, puisque rendue per ipsum, et cum ipso, et in ipso (pensons-y spécialement à ce moment de la messe). Et si nous nous efforçons de notre mieux à vivre en conformité avec ce désir, il pourra nous établir dans un état de charité telle qu’au moment de mourir rien ne fera obstacle à une rencontre tant espérée.

 

icone-celine-dion1.jpgAlors, la Mère de la Miséricorde, nous montrera Jésus, le fruit béni de ses entrailles. Elle sera là, elle que nous aurons inlassablement suppliée de prier pour nous, pauvres pécheurs, à l’heure de notre mort.

Alors s’accomplira la promesse faite par Jésus lui-même : « Que votre cœur ne se trouble pas... Je reviendrai vous prendre auprès de moi, afin que là où moi, je suis, vous soyez vous aussi.» (Jn 14, 1-3).

 

Jean-Baptiste Thibaux

 

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