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liturgie et modernité: une conférence à l'église du saint-sacrem

  • Conférence et messe de rentrée à l'église du Saint-Sacrement à Liège

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    "LITURGIE ET MODERNITE"

    Une initiative du Cercle interfacultaire Gustave Thibon

    La messe de rentrée

     

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    Le Père Gabriel Dìaz Patri, directeur de recherches liturgiques à l'université nationale de Cuyo à Mendoza (Argentine) et Curé de l'église catholique russe de la Sainte Trinité à Paris (XVIe arrondissement) nous a fait l'honneur d'être présent parmi nous le samedi 12 septembre, afin non seulement de célébrer la messe de rentrée du Cercle Gustave Thibon (17 heures), mais également d'éclairer nos esprits et nos coeurs sur les rapports entre la liturgie et la modernité: Le texte ci-dessous de la conférence qu'il a donnée (16 heures) au Saint-Sacrement,   vous montrera à quel point il est des invités qui brillent par leur honnêteté intellectuelle, dans un monde où malheureusement, ce jusque dans l'Eglise, il est difficile de faire entendre sa voix.

    De la voix, la vidéo ci-dessous vous montrera que le Père Dìaz n'en manque pas! Célébrant habituellement dans le rite byzantin (il est prêtre d'une paroisse catholique russe), il a accepté de célébrer en latin, selon la forme extra-ordinaire du rite romain, orienté c'est à dire tourné vers l'Orient, là où se lève le soleil, symbole de la résurrection du Christ. Une illustration parfaite et pratique du contenu de sa conférence en somme, le tout soutenu par le magnifique Ensemble vocal des Jeunes du Brabant Wallon, dirigé par madame Charlotte Messiaen.

    Merci au Père Dìaz, aux jeunes chanteurs, ainsi qu'aux nombreux liégeois présents ce jour-là (environ 150 personnes), lesquels découvrent ou redécouvrent avec émerveillement combien une belle liturgie peut être le reflet de la liturgie céleste!   

       

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    La conférence 

     

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    Le sujet proposé pour cette conférence présente un intérêt de la plus grande importance au regard des dérives historico-sociales de la liturgie. Notre approche, cependant, ne saurait être la même aujourd’hui que si nous avions traité du même sujet voici cinquante ans, ou même seulement trois. Des faits notoires ont modifié les données mêmes du  problème: le concept même de modernité est dévalorisé, comme d’ailleurs la conception de la liturgia, et surtout les relations entre l'une et l'autre.

     

    La pensée moderne: “sapere aude!”

    Commençons par préciser quelque peu certains aspects du phénomène multiforme et parfois changeant que nous nommons modernité. Arrêtons-nous d’abord sur la définition qu'Emmanuel Kant donne de l'Illustration dans son opuscule Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung? (Réponse à la question : “qu'est ce que les Lumières ?”) :Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de son état de minorité auto-provoquée”. Et il développe: “La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. “Sapere aude ! ” Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières” [[1]]. Kant écrit ce texte en expliquant combien il est bénéfique à l'Homme de penser par lui-même, sans préjugé. Pour ce faire, il reprend ainsi la maxime empruntée par l'Aufklärung au poète latin Horace: « Sapere aude! » (Aie le courage de savoir ! Ose savoir !). Cette conception de l’homme comme étant arrivé à l’âge de raison, à l’âge “adulte”, représente probablement la synthèse d’un processus commencé à la Renaissance et a marqué - avec des variantes très diverses, même opposées - la culture des derniers siècles, la mentalité dans un état enfantin étant alors sans doute représentée d’une façon archétypique par la liturgie telle que conçue au moyen âge.



    [1]           Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbstverschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Muthes liegt, sich seiner ohne Leitung eines andern zu bedienen. “Sapere aude! Habe Muth dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! “ ist also der Wahlspruch der Aufklärung.”

     

    L’esprit médiéval et le sens de la liturgie

    Essayons de nous rapprocher un peu de cette conception: un regard approfondi sur l’homme et la culture du moyen âge ne peut laisser de côté l’élément qui a été la clef de voûte de cette culture, à savoir sa tension théocentrique. C'est cela qui constitue un premier contraste avec la pensée moderne, caractérisée par une tendance marquée à l’anthropocentrisme et qui se cristallise sur l’immanentisme et le naturalisme. Pour l’homme médiéval, la religion est une « vertu annexe » de la justice (en tant que partie potentielle de celle-ci), au moyen de laquelle il rend à Dieu l’honneur qui lui est dû[1]. L’homme religieux est celui qui fréquente assidûment les choses du culte divin[2]. Même s’il consiste surtout en des actes intérieurs, ce culte demande, la nature humaine étant ce qu’elle est, des actes extérieurs capables de conduire les hommes aux réalités supérieures, suivant le mot de saint Paul « Invisibilia Dei per ea quae facta sunt, intellecta conspiciuntur »[3]: les perfections invisibles de Dieu sont accessibles à l’intelligence par les oeuvres de la création.

    Ces actes extérieurs du culte, auxquels nous pouvons donner dans leur ensemble le nom de « liturgie », devaient réunir, pour pouvoir refléter dûment ces réalités supérieures, les éléments les plus élevés que l’homme pouvait produire, lesquels ils étaient ainsi consacrés à Dieu. De cette manière, la liturgie était, pour l’homme médiéval, « l’œuvre d’art » par excellence ; elle rassemblait en elle-même le plus parfait de la culture humaine mis au service du culte. Véritable « Gesamtkunstwerk », où se combinaient la philosophie, la théologie, la littérature, la musique, les arts plastiques et l’architecture. Mais l'homme médiéval avait une conception holistique du culte et de la culture, selon laquelle ces divers éléments prenaient vie en s’intégrant à la réalité vivante de la liturgie. C'est pourquoi il est nécessaire de faire attention à ne pas atomiser ni isoler ces divers éléments. Dans le cas contraire, ils resteraient sans aucun doute admirables mais irrémédiablement exempts de vie, dispersés dans des musées (les cathédrales elles-mêmes sont réduites dans une certaine mesure à être de magnifiques musées), salles de concert, disques ou bibliothèques.

     



    [1]           Thomas d’Aquin, S. Th. II- IIae Q LXXXI

    [2]          Isidore de Séville, Étym. X

    [3]              S. Th. II, IIae Q LXXXI, art. VII

     

     

    Sur la terre comme au Ciel

    Par ailleurs, d’après la conception de l’épître aux Hébreux (Chap. 9, 24), le temple terrestre de Jérusalem et son autel ne sont que l’image du sanctuaire qui se trouve dans les cieux et dans lequel, le Christ, Prêtre souverain et éternel, est entré. Les liturgies céleste et terrestre ne font donc qu’une.

    Ayant sous les yeux la vision du huitième chapitre de l’Apocalypse (Ap. VIII, 3), si chère à l’homme médiéval, où l’on trouve un ange debout devant l’autel d’or du ciel qui tient entre ses mains un encensoir (également en or), pour offrir les prières des fidèles devant la face de Dieu et les “cent quarante quatre mille” qui chantent le cantique nouveau, nous pourrions dire que la liturgie terrestre est la « concélébration » mystique avec ce culte céleste devant l’autel de « l’Agneau ».

     La liturgie est ainsi, d’une part, l’icône de la liturgie céleste eschatologique, et d’autre part elle renouvelle dans son symbolisme l’histoire du salut. C’est pourquoi, dans la pensée médiévale, l’interprétation la plus profonde de la liturgie et de ses éléments était  « spirituelle » ou « allégorique », en étroite analogie avec les quatre sens de l’Écriture propre à l’exégèse de cette époque-là (Cf. S. Th. I, Q I, art. X). « Toutes ces choses pleines de symboles et de mystères divins que sont les offices, les objets liturgiques et les ornements de l’Église, débordent d’une douceur céleste pour ceux qui, les scrutant avec amour, savent extraire le miel de la pierre et l’huile du plus dur rocher », écrivait Guillaume Durand dans son Rationale,  synthèse somme de la pensée médiévale sur le sujet.

     

    Théologie et liturgie: l’Eglise prie comme elle croit

    Mais la liturgie, même en ayant un coté “poétique”, n’est pas seulement de la poésie.  Selon le principe classique "legem credendi statuat lex supplicandi"  ("la loi de la prière établit la loi de la foi") la liturgie est l'un des "loci theologici", c'est-à-dire l'une des sources à partir de laquelle on peut argumenter en théologie pour la démonstration d'une thèse dogmatique. A proprement parler, les lieux théologiques se réduisent à l'Ecriture et à la Tradition. Néanmoins, la liturgie est une expression privilégiée de la Tradition; elle est donc un témoin fidèle de ce que l'Eglise croit parce que l'Eglise prie de la même manière qu'elle croit. Ainsi, de sa façon de prier on peut inférer la norme de sa foi. Et ceci est raisonnable, car la liturgie n'aurait pu formuler les prières qui sont les siennes et célébrer ses mystères en accord avec ces contenus précis ("lex supplicandi"), si la foi en ces vérités et ces mystères ("lex credendi") ne l'avait pas précédé dans l'Eglise universelle. C'est bien le dogme qui prévaut sur la liturgie, et non le contraire. "La liturgie de l'Eglise n'engendre pas la foi catholique, mais en est plutôt une conséquence, et les rites sacrés du culte émanent de la foi, comme un fruit vient de l'arbre", affirme Pie XII - en utilisant précisément des arguments liturgiques

    témoigner de la foi de l'Eglise, lors de la proclamation solennelle du dogme de l'Assomption de la Très Sainte Vierge[1].

    Pour toutes ces raisons, lorsqu'une vérité dogmatique est définie, la liturgie doit seulement s'efforcer de l'exprimer clairement: "La liturgie, par conséquent, ne détermine, ni même ne constitue dans un sens absolu et par sa vertu propre la foi catholique. Etant au contraire une profession des vérités divines, profession sujette au Magistère suprême de l'Eglise, elle est à même de fournir des arguments et des témoignages d'une rare valeur, pour jeter une lumière sur un point particulier de la doctrine chrétienne. Il en résulte que, si nous voulons distinguer et déterminer de façon générale et absolue les relations qui existent entre la foi et la liturgie, nous pouvons à juste titre affirmer que la loi de la foi doit établir la loi de la prière"[2].

     

     Vatican II rappelle quelques concepts fondamentaux

    Pour saisir toute la portée de cette doctrine, j’aimerais relire quelques concepts fondamentaux sur la liturgie que nous emprunterons à la Constitution liturgique du Concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium (SC): “C’est à juste titre que la liturgie est considérée comme […] culte public intégral exercé par le Corps mystique de Jésus-Christ, c'est-à-dire par le Chef et par ses membres (SC7, cf. 26). C’est “l'exercice de la fonction sacerdotale de Jésus-Christ” (SC7). En effet, dans la liturgie  “s'exerce l'oeuvre de notre rédemption” (SC2) car “dans le Christ est apparue la parfaite rançon de notre réconciliation, et la plénitude du culte divin est entrée chez nous" (SC5) mais “pour l'accomplissement de cette grande oeuvre par laquelle Dieu est parfaitement glorifié et les hommes sanctifiés, le Christ s'associe toujours l'Eglise, son Epouse bien-aimée, qui l'invoque comme son Seigneur et qui passe par lui pour rendre son culte au Père éternel” (SC7). En effet, “lui-même envoya ses apôtres” non seulement pour prêcher “mais aussi afin qu'ils exercent cette oeuvre de salut qu'ils annonçaient, par le sacrifice et les sacrements autour desquels gravite toute la vie liturgique” (SC6).

    Donc, la fin de la liturgie et de toutes les autres œuvres de l'Eglise ne peut être autre que la fin de la Rédemption, c'est à dire: “la rédemption des hommes et la parfaite glorification de Dieu” (SC 5; cf. 7 et 10), accomplies par “le Christ Seigneur […], principalement par le mystère pascal de sa bienheureuse passion, de sa résurrection du séjour des morts et de sa glorieuse ascension” (SC 5) , lesquelles sont renouvelées dans l'action sacramentelle de l'Eglise, son Corps Mystique. “Par suite, toute célébration liturgique, en tant qu'oeuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l'Eglise, est l'action sacrée par excellence dont nulle autre action de l'Eglise ne peut atteindre l'efficacité au même titre et au même degré” (SC7) et c’est pour cette raison qu’elle est“le sommet auquel tend l'action de l'Eglise, et en même temps la source d'où découle toute sa vertu” (SC10).



    [1]             Bulle Munificentissimus Deus, Acta Apostolicae Sedis 1950, p. 760

    [2]           Idem

     

     

    En tant qu’action humaine, la liturgie est spécifique par rapport à sa fin. Sa fin principale, comme nous venons de voir, est la gloire de Dieu à laquelle s'ajoute une fin secondaire qui lui est subordonnée, selon les paroles encore du Concile: “Bien que la liturgie soit principalement le culte de la divine majesté, elle comporte aussi une grande valeur pédagogique pour le peuple fidèle” (SC33; cf. 133) et aussi, “Les sacrements ont pour fin de sanctifier les hommes, d'édifier le Corps du Christ, enfin de rendre le culte à Dieu; mais, à titre de signes, ils ont aussi un rôle d'enseignement. Non seulement ils supposent la foi, mais encore, par les paroles et les choses, ils la nourrissent, ils la fortifient, ils l'expriment” (SC59).

    La liturgie est donc pédagogie du dogme; et si telle n'est pas sa fin première, elle est cependant une fin véritable. A travers des actions, des paroles, des chants et des gestes, les fidèles voient quotidiennement signifiées les vérités de la foi.

    La fréquence de l'assistance aux fonctions liturgiques aide donc les fidèles à incorporer graduellement et fermement la doctrine de la foi qui, même si elle a dû être apprise au catéchisme, n'est pas revue fréquemment.

    Enfin, la liturgie est l'ensemble des actes (récitation de formules, actions, gestes) par lesquels la créature rationnelle rend gloire au Créateur et chacun de ces actes signifie à sa façon la "lex credendi".

    Les textes liturgiques expriment conceptuellement la doctrine dogmatique de l'Eglise et sont des instruments de la grâce. Les gestes liturgiques sont des symboles de la "lex credendi", car "de même que la raison et la volonté de l'homme se manifestent par la parole dans ce qui doit être fait, ainsi, elles se manifestent également par l'action"[1]. Par ailleurs, ces symboles peuvent être naturels (universels ou communs selon la culture) ou bien coutumiers, d'après une signification établie par l'Eglise.

    Si tout ce qui a été dit sur la "lex orandi" est valide pour celui qui se voue à la théologie et à l'étude du dogme, cela est d'autant plus valide pour le peuple fidèle, car la liturgie est “la source première et indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit un esprit vraiment chrétien” (SC14).

    Pour cette raison, la défiguration de la "lex supplicandi" peut aller jusqu'à semer des doutes, des confusions et même des erreurs parmi les fidèles. C'est pour cela que Paul VI s'adressait en ces termes aux membres du Consilium en charge de la réforme: “Mais ce qui est pour Nous une cause encore plus grave d'affliction, c'est la diffusion de la tendance à « désacraliser », comme on ose le dire, la liturgie (si encore elle mérite de conserver ce nom) et avec elle, fatalement, le christianisme



    [1]           St Thomas, I, IIae, q. 97 a. 3

     

    Cette nouvelle mentalité, dont il ne serait pas difficile de retracer les origines troubles, et sur laquelle cette démolition du culte catholique authentique essaye de se fonder, implique de tels bouleversements doctrinaux, disciplinaires et pastoraux, que Nous n'hésitons pas à la considérer comme aberrante. Nous avons le regret de devoir dire cela, non seulement à cause de l'esprit anticanonique et radical qu'elle professe gratuitement, mais bien davantage à cause de la désintégration qu'elle comporte fatalement”[1].

     

     Tradition et développement organique

    La tradition a une tendance naturelle à se maintenir intacte, mais elle suppose en même temps un certain développement. Voilà qui nous paraît à première vue contradictoire, mais qui ne l'est pas en réalité, si on ne perd pas de vue qu'il faut distinguer d'une part le dépôt divin de la Tradition révélée et de l'autre la tradition ecclésiastique humaine.

    La première, puisque révélée par Dieu, est immuable et commune à l'Eglise de tous les temps, de tous les lieux, et n'admet de progrès que pour ce qui est de la "compréhension, la connaissance et la sagesse de la foi, sur le plan individuel et communautaire, en chacun des chrétiens et dans l'Eglise toute entière: cette croissance de la foi doit se réaliser en respectant toujours sa propre nature, c'est à dire dans le cadre du dogme, ayant le même sens et la même formulation: in eo dumtaxat genere, in eodem scilicet dogmate, eodem sensu eademque sententia"[2].

    La tradition ecclésiastique humaine suit les lois de la tradition culturelle et exige un certain progrès: celui qui reçoit une tradition peut et doit l'enrichir dans la mesure de ses possibilités, souvent en laissant de côté quelques-uns des éléments reçus, pour les remplacer par d'autres, plus parfaits. Cela découle de la façon naturelle de procéder de la raison humaine, qui passe de l'imparfait au parfait[3].

    Il est évident que la sélection d'éléments d'une tradition ne peut être arbitraire, mais doit suivre un développement homogène dans les parties qui la composent; c'est ainsi qu'elle se garde inviolée. Toute modification de la tradition doit obéir à ces lois de la croissance organique. Dans le cas contraire, elle courrait le risque de devenir une création artificielle; or une tradition ne se "fabrique" point.

    Par conséquent, un usage reçu ne peut être changé par caprice, ni même être dédaigné sous prétexte qu'il provient d'un développement humain. Même la tradition humaine simplement culturelle ne peut être abandonnée sans conséquences graves. Rappelons ici les paroles de Paul VI: "Nous mettons en garde au sujet du danger et des dégâts qui résultent du rejet aveugle de l'héritage que le passé a légué aux nouvelles générations à travers une tradition sage et sélective. Si nous n'avions pas à l'égard de ce processus de transmission toute la considération méritée, nous pourrions alors perdre le trésor accumulé par la civilisation"[4]. La tradition prise dans ce sens est proprement l'expérience sociale et historique de l'humanité.

    C'est à la lumière de tout cela que l'on comprend, en profondeur, les normes du Concile Vatican II, en matière de réforme liturgique: “Afin que soit maintenue la saine tradition, et que pourtant la voie soit ouverte à un progrès légitime, […] on ne fera des innovations que si l'utilité de l'Eglise les exige vraiment et certainement, et après s'être bien assuré que les formes nouvelles sortent des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique” (SC23).

    Un autre aspect, qu’il est aussi très important de noter, est la conception « analogique » du culte : la multiplicité rituelle était une caractéristique importante de l’Occident médiéval, de sorte que, soutenue par une profonde unité de foi mais aussi fortement enracinée dans des traditions vénérables, on trouvait une énorme variété de rites, usages et coutumes liturgiques. Cette variété était, justement, le fondement de l’analogie de l’interprétation allégorique, au point de permettre plusieurs explications différentes d’un même geste liturgique.

     Encore une fois, Guillaume Durand nous éclaire sur ce point: « Nous devons prendre soigneusement en considération la variété des rites employés dans le service divin. Chaque Église, pour ainsi dire, a ses propres observances, auxquelles elle donne un sens particulier. Personne ne devrait reprocher cette diversité dans la manière de louer Dieu, de chanter les psaumes et cantiques, de pratiquer différentes cérémonies, puisque l’Église triomphante elle-même, d’après les mots du prophète, ‘ manifeste une mystérieuse diversité’ et que l’Église admet  jusque dans l’administration même des sacrements, une grande variété de formules ».

    Une étude comparative des différents rites de la liturgie catholique réalisée en profondeur devrait inclure tous les aspects qu’ils comportent ou qui, d’une quelconque manière, sont en rapport avec eux, c’est-à-dire, non seulement les cérémonies de la Messe, mais aussi l’office, la célébration des sacrements et jusqu'à la spiritualité elle-même. De fait, dans le sens plein du terme, un rite n’est pas uniquement un rituel liturgique, mais “une tradition catholique complète, le mode singulier par lequel une communauté particulière de fidèles perçoit, exprime et vit sa vie catholique au sein de l’unique corps mystique du Christ…” [[5]] Dans ce même sens, Pie XII, dans son encyclique Orientalis ecclesia, inclut dans le rite “tout ce qui concerne la liturgie sacrée et les ordres hiérarchiques, ainsi que les autres états de la vie chrétienne...”.



    [1]           Allocution au Consilium chargé de la réforme liturgique, le 19 avril 1967 (original latin dans l'Osservatore Romano du 20 avril 1967).

    [2]           Saint Vincent de Lerins, Commonitorium

    [3]           Aristote, Logique

    [4]           Paul VI, 29 octobre 1972

    [5]           R. Taft, S.J., Catolicismo de rito oriental, Sal Terrae, Santander, 1967, p. 6

     

     

    Ceci englobe tous les aspects de la culture catholique: écoles théologiques avec leurs Pères et Docteursdiscipline canonique, écoles de spiritualité, dévotions, traditions monastiques, art, architecture, hymnes, musique, etc.[1]

    D’un autre côté, on a souvent recours aux textes les plus anciens, en prétendant y trouver ce qui est le plus “traditionnel”, ce à quoi on ne parvient qu’après un patient travail archéologique, dont les résultats par sont d'ailleurs généralement incertains. Ici, nous tâcherons de faire le contraire, c’est-à-dire d’étudier et d’analyser le “traditum”, ce qui a été transmis: à savoir, ce qui est arrivé jusqu'à nous et tel qu’il est parvenu jusqu'à nous, car la tradition est par définition quelque chose que l’on reçoit et non quelque chose que l’on déterre. Il n’y a pas de similitude entre le "grain de sénevé" et l'arbre pleinement développé. Pour ceux qui assistent au développement de sa frondaison, c'est bien de l'arbre qu'il est question, puisque l'histoire d'un être vivant fait partie de sa vie, et l'histoire d'une chose divine est sacrée. Les savants peuvent savoir que l’arbre est né d’un simple grain, mais il est vain de vouloir creuser pour le déterrer, car il n'existe déjà plus : la vertu et les puissances qu'il contenait se trouvent maintenant dans l'arbre. Pour ce qui est de la culture, les autorités qui ont charge de l'arbre doivent s'en occuper conformément à la sagesse dont elles disposent : le tailler, le guérir de ses chancres, lui retirer ses parasites etc. (et ce non sans scrupules, sachant bien que leur connaissance du développement est, somme toute, bien peu étendue). Il est certain, en tout cas, que s’obstiner dans le désir de revenir à la semence ou même à la prime jeunesse de l’arbre – beau et sans défaut comme on se l’imagine – serait lui occasionner un dommage ».

     

    L’objet fondamental de l’acte liturgique

    Toute célébration des saints mystères est avant tout action de louange à la souveraine majesté de Dieu, Un et Trine, et l’expression voulue par Dieu lui-même... “Toute célébration liturgique est un acte de la vertu de religion qui, en cohérence avec sa nature, doit se caractériser par un sens profond du sacré. En elle, l'homme et la communauté doivent être conscients de se trouver devant Celui qui est trois fois saint et transcendant. En conséquence, l’attitude requise ne peut qu’être pénétrée de respect  et du sens de la stupéfaction qui provient du fait de se savoir en présence de la majesté de Dieu. Ne voulait-elle pas exprimer ce Dieu en commandant à Moïse de retirer ses sandales devant le buisson ardent, ne naissait pas de cette conscience, l’attitude de Moïse et d’Elie qui n’osèrent pas regarder Dieu face à face ? [...] Le Peuple de Dieu a besoin de voir dans les prêtres et les diacres un comportement plein de révérence et de dignité, capable de l’aider à pénétrer les choses invisibles, même sans beaucoup de paroles et d’explications. Dans le Missel Romain dit de Saint Pie V, comme dans diverses liturgies orientales, on trouve de très belles prières par lesquelles le prêtre exprime le plus profond sens d’humilité et de respect face aux saints mystères : celles-ci révèlent la substance même de la Liturgie, quelle qu’elle soit. La célébration liturgique présidée par le prêtre est une assemblée priante, rassemblée dans la foi et l’attente de la Parole de Dieu.  Celle-ci a comme but premier celui de présenter à la divine Majesté le Sacrifice vivant, pur et saint, offert sur le Calvaire autrefois et pour toujours par le Seigneur Jésus, qui se rend présent chaque fois que l’Eglise célèbre la Sainte Messe pour exprimer le culte dû à Dieu en esprit et vérité. ”[2]



    [1]           Cette définition n’a pas lieu d’une manière univoque; elle ne se vérifie totalement que dans les rites orientaux, en Occident les différences entre les rites étant limitées à la Messe, l’office et, seulement dans certains cas, aux autres sacrements.

    [2]           Jean-Paul II, lettre à la plenaria de la Sacrée Congrégation du Culte divin, 21 septembre 2001 (traduction légèrement retouchée par nos soins).